A LA MEMOIRE DE PIERRE BENZAQUEN

  • Romain, on prononcerait  ton panégyrique.
  • Grecs, tu cheminerais sur les Champs-Elysées
  • Egyptien, tu serais sur la barque solaire et sacrée de Ré.
  • Chrétien ; assis à la Table du Seigneur, Il te servirait une coupe d’un excellent bourgogne.

Mais tu es le Fils De :

Ton essence, cette tradition ancrée au plus profond de toi, ton Judaïsme et la vision que tu en as, font que tu viens de voyager jusqu’à la cave des Patriarches et rencontrer Adam, être de Lumière.

Je ne comprends pas que l’on parle de dernier voyage.

Cette nouvelle dimension que tu as acquise va te permettre, toi l’éternel cherchant, d’explorer ce nouveau Monde ce ? Que la FM, au travers du miroir et de tous ces autres symboles a permis à certains, d’en comprendre le pourquoi.

La veilleuse que j’ai allumée dans ma caverne a brulé sept jours, et j’ai voilé le miroir qui surplombe mon tablier d’apprenti.

Tu as entrevue D.ieu.

  • Et tes yeux se sont fermés sur ce monde profane.
  • Et tu as regardé le film de ta vie.

J’en visionne un tout petit bout. Cette semaine que nous avons passé avec nos épouses, pour fêter ensemble l’an 2016; nos discussions sur l’écriture de ton synopsis : « Le Jésudaïsme »…. Que serait ce fameux ?, ou va-t-elle ! Nous parlions de l’âme bien sûr !

Vénérable par intérim de ce blog que tu as créé, je souhaiterais qu’il reste ouvert le temps de permettre à tous nos lecteurs de remplir ton paquetage de souvenirs que tu liras si tel est ton désir.

J’ai lu l’hommage de ton frère Claude sur les talents de son héros de petit frère. Magnifique.

Sacré Pierre ! Tu nous manques, mais comme je sais que tu es juste là, je continuerais à te dire :

Pierre et Jacques
« T’as de beaux yeux tu sais ! »                    « A travers le miroir….. »

 

Affidélis. 5000 articles publiés depuis novembre 2011 et 14.000 commentaires en réponses.

Grace à ton blog, Pierre, j’ai pu, tout doucement m’éloigner de cette FM que nous avons tant aimé.

Mais, car il y a toujours un bémol, les hommes, même initiés ont beaucoup de mal à quitter leurs habits profanes et laisser leurs métaux sur les parvis. Le plaisir de débattre pour mieux comprendre s’est transformé en querelles qui dépassèrent souvent les limites de ce qui est maçonniquement acceptable.

Tout doucement, s’en faire de bruit, nous allons refermer un des livres de ta vie. Ce blog qui en fut le support s’est nourri de passions exprimées, de découvertes, de chocs de cultures, mais jamais de hors limites !!

Je le ferme, les larmes aux yeux car j’ai aimé passionnément ce chemin parcouru à tes cotés.

Jacques Bernadac.

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16 heures 10

Pierre nous envoie ce message.

La mort n’est rien. Je suis seulement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres, nous le sommes toujours.
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.
Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait.
N’employez pas un ton différent, ne prenez pas un air solennel ou triste.
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez, souriez, pensez à moi, priez pour moi.
Que mon nom soit prononcé comme il l’a toujours été, sans emphase d’aucune sorte, sans une trace d’ombre.
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié. Elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais je hors de votre pensée simplement parce que suis hors de votre vue ?
Je vous attends.
Je ne suis pas loin, juste de l’autre coté du chemin.
Vous voyez, tout est bien.

 

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Théiste ? Déiste !!

Qu’elle est la différence entre déiste et théiste ?
Le déiste désigne à l’origine un croyant par opposition à un athée. Le mot est apparu en 1564 (nous dit le Petit Robert), dans les milieux sociniens (nous dit le dictionnaire de philosophie de Christian Godin).
Mais le terme va se préciser par la suite. Il s’agit d’un croyant qui n’a pas besoin des religions existantes pour croire en l’existence de Dieu : donc pas besoin de dogmes, de révélations, de « superstitions » pour reprendre l’expression si chère aux philosophes du Siècle des lumières. Diderot disait : « Le déiste seul peut faire tête à l’athée, le superstitieux n’est pas de sa force ».
En ce sens, le déisme (terme apparu plus tard en 1669), équivaut à la religion dite naturelle. L’homme contemple la Nature, en observe les lois (et la beauté !) et en conclut à l’existence de Dieu grâce à sa seule raison. Les francs-maçons qui se réfèrent au Grand architecte de l’univers (GADLU) le sont aussi. On peut également dire que les transcendantalistes (avec Ralph Waldo Emerson) le furent. Idem pour ceux qui situent Dieu à l’origine des mondes, dans un pré Big-bang. J’ajoute que le déiste ne se prononce pas sur la nature de Dieu, ni sa présence et action en ce monde, mais seulement sur son existence.
Le théisme (plus tardif que le déisme puisqu’apparu dans la langue française en 1756, mais au XVII° siècle en Angleterre) maintient lui aussi son indépendance totale par rapport aux religions (« positives » dit le Petit Robert – sic ! mais c’est sans doute au sens d’existentialiste) , mais il admet que c’est un Dieu personnel (ayant le statut d’une personne douée de volonté, de morale), unique bien entendu, distinct du monde et exerçant sur lui une action. D’où la possibilité, voire la nécessité d’un culte : c’est un Dieu qui reste providentiel et qu’il nous faut donc prier. Il peut punir, accorder ou non la vie éternelle, etc.
C’est un Dieu actif qui ne se contente pas d’être seulement un dieu créateur. Il reste présent en sa Création. Voltaire disait « On ne saurait trop respecter ce grand nom de théiste », mais on peut néanmoins le considérer comme déiste car on ne le vit guère prier ! Le théisme, pour lui, était surtout pour maintenir le peuple dans la moralité.
Ce sont précisément les penseurs anglais du XVIIème siècle qui sont les théoriciens du théisme. Cudworth (1617-1688), le premier à employer ce mot, désigne par là un système philosophique qui affirme l’existence de Dieu appuyée sur des preuves philosophiques (seules !). Le théisme participe du combat des philosophes contre l’Eglise.
Les tentatives de fonder une Eglise théistes, par exemple sous la révolution française avec Dame Raison) ont toutes échouées. A mon avis parce qu’une religion ne se limite pas à des idées … A noter que des obédiences maçonniques ont maintenu le théisme anglo-saxon de leur origine, contrairement aux loges dites « laïques » comme le Grand Orient de France (GOF).

Théisme et Déisme réconciliés.
Théisme est d’origine grecque, déisme d’origine latine. A priori ils ont la même signification, mais les usages philosophiques ont opéré une distinction entre les deux mots.
• Théisme est une doctrine qui affirme l’existence personnelle d’un Dieu révélé et son action providentielle dans le monde.
• Déisme est le système de ceux qui, rejetant toute révélation, se réfèrent à l’existence d’un concept divin qui induit une religion naturelle.
Le théiste croit, le déiste édifie une conviction.
Le système déiste est notamment celui des religions animistes, très anciennes, et présentes sur tous les continents, sous des formes diverses, assez discrètes et peu connues. Mais le système déiste qui nous intéresse dans ce travail est celui qui est induit, une conviction, par la science ou la philosophie et qui se rejoignent finalement, car ils font tous deux appel au raisonnement. Les déistes proviennent souvent des religions révélées et leur déviance est définie par l’expression théisme insatisfait.
Ainsi, les trois Religions du Livre connaissent leurs déviations :
• Les Juifs ont plusieurs courants déistes, notamment le Gaon de Vilna (fin XVIIIe siècle) et, avant cette époque, le courant dont était issu Spinoza, entre autres.
• Les Chrétiens, du 4ème siècle à nos jours, n’ont cessé de produire des courants gnostiques, tous qualifiés d’hérétiques ; et depuis le 19e siècle, ces courants chrétiens se sont différenciés par l’intermédiaire des sciences et des philosophies. Les philosophes de références étaient Socrate, Voltaire, Descartes, Nietsch et Bergson.
• Les Scientifiques étaient Aristote (inspirateur de Teilhard), Galilée, Darwin, Teilhard de Chardin, Einstein et plusieurs mathématiciens et physiciens.
Mais ces deux listes ne sont pas exhaustives. On pourrait leur ajouter S. Freud qui se situe entre science et philosophie.
• Les Musulmans ont connu, eux aussi, une dérive au XIIe s. avec la réapparition d’un courant de pensée gnostique nommé le Soufisme. Chose curieuse, cette dérive est très semblable à celles des Juifs et des Chrétiens, et ce, pour une raison historique : la cohabitation en Espagne des Sages des trois religions du Livre qui travaillaient ensemble dans « Les Maisons de la Sagesse » (jusqu’au XIIe s)jusqu’à ce que la reine Isabelle la catholique fasse contre Juifs et Musulmans une guerre sans merci. Autre point commun entre nos trois religions : les hérétiques de chacune d’elles furent chassés et massacrés par les purs et durs défenseurs des religions. Cela dure encore car les Soufis sont massacrés en Indonésie en plein XXIe siècle.
Toutes ces gnoses ont une origine philosophique commune très ancienne qui prend sa source dans les religions égyptiennes du temps de Moïse, qui diffusa sa religion dans tout le Moyen Orient, lequel diffusa ensuite autour de la Méditerranée et l’Europe (doctrine du Verbe Lumière).
Enfin, pour boucler succinctement ce tour d’horizon gnostique, je signalerai un phénomène typiquement européen, ce fut l’apparition à la fin du XVIe et début du XVIIe siècle des loges et obédiences maçonniques en Angleterre. Ce pays était alors en pleine guerre entre une dizaine de religions chrétiennes et un groupe de savants et de sages dont le plus connu est Newton inventèrent une « religion laïque » universelle, la franche maçonnerie. Elle s’est depuis diffusée dans le monde entier, englobant des hommes de toutes religions de la terre, qui travaillent et fraternisent dans la quête spirituelle. Sauf exception, la franc maçonnerie régulière est déiste et se réfère au concept du Grand Architecte de l’Univers.
• Les courants déistes ont l’avantage de se référer à des personnages historiques dont les arguments sont basés sur des raisonnements scientifiques connus et réels.
• Les courants théistes se réfèrent à des paroles révélées par Dieu à des personnages mythiques ou légendaires dont les arguments ne laissent aucune place à la réflexion logique.
Les arguments déistes touchent des minorités instruites, dotées d’esprit critique, portées sur la recherche spirituelle.
Les arguments théistes touchent le plus grand nombre, composé des personnes qui ne veulent pas perdre leur temps à réfléchir sur des choses qu’ils jugent hors de portée humaine et qui, malgré tout, vivant dans la crainte de la mort, souscrivent à une « assurance » de vie spirituelle en adhérant aux dogmes et doctrines religieux
Je me refuse à porter un jugement de valeur sur les courants déistes et théistes, les deux ont probablement raison et je voudrais démontrer qu’ils sont complémentaires car ils procèdent du même phénomène de révélation mais ni au même moment ni au même endroit.
• Pour ne parler que de la religion Catholique, majoritaire en France, elle était créationniste il y a quelques décennies, jusqu’à ce qu’un pape déclare urbi et orbi que « La théorie de l’évolution n’est plus une hypothèse ». C’est un progrès mais qui n’engage pas beaucoup … Pour engager la religion Catholique dans la voie de l’évolution ce pape aurait dû dire que la théorie de l’évolution étant avérée et incontestable, l’Eglise Catholique l’intègre dans sa doctrine et en accepte toutes les conséquences.
On pourrait présenter les arguments des physiciens comme Hubert Reeves, parmi beaucoup d’autres, mais je préfère présenter le principe d’évolution selon Teilhard de Chardin, énoncé dans les sept points ci-après :
1. Existence d’un Principe Divin, hors espace/temps, défini comme Force et Information de toute chose.
2. Création de l’univers par ce Principe. Moment 1 (big bang), début de l’espace/temps. Point Omega Créateur.
3. Evolution de la matière ainsi créée sous des formes de plus en plus complexes. Point Omega évoluteur.
4. Avec l’augmentation par paliers de la complexité de la matière, manifestation du phénomène de centréité, lequel va de pair avec l’apparition de la conscience en des états primitifs.
5. Evolution du principe complexité/centréité/conscience jusqu’à l’apparition de la vie.
6. Dans le prolongement de cette évolution, franchissement du palier de la réflexion, l’Homme est arrivé ; début de la noosphère (sphère de pensée).
7. Dans le prolongement de la noosphère (Teilhard nomme ce phénomène « atomisme de l’esprit »). Ce phénomène humain se produit sur toutes les planètes habitables de l’univers et se termine par le point Omega attracteur avec, si possible, plus d’esprit qu’il n’y en avait au point (a).
Devant une telle courbe ascendante de l’évolution que l’on peut facilement concevoir dans notre tête, la création peut être placée au point (b) ou au point (f). Dans les deux cas il y a création et il y a évolution. On constate ainsi combien la guerre entre créationnistes et évolutionnistes est stupide. Les deux clans ont raison, mais pas au même moment. Mais ce n’est pas là que je veux en venir (voir ci-après).
Antagonisme théisme / déisme. Si l’on se réfère aux définitions que je leur ai données au début de cette réflexion, on voit que la doctrine du théisme est proche du créationnisme alors que le principe du déisme est tout à fait compatible avec l’évolutionnisme ; en tous cas c’est ainsi que philosophes et théologiens conçoivent la question s’ils sont de bonne foi.
Quant à moi, je pense que « l’effet de clan »se loge dans les chromosomes des hommes, ils sont à l’affût de la moindre différence pour justifier la prise de pouvoir du clan de chacun sous la bannière de cette différence. Le plus grand rêve de l’Homme est le pouvoir et tous les moyens sont bons pour le conquérir. Il ne reste plus qu’à cimenter les arguments de leurs différences en utilisant la philosophie et la théologie : on prend un grain de sable et on en fait une montagne (c’est le cas de certains philosophes qui n’ont rien d’important à dire).
Comment une telle contestation a-t-elle pu évoluer pour en arriver à la divergence déisme/théisme ?
Les déistes descendent au fond d’eux-mêmes pour méditer (principe socratique) et pensent par eux-mêmes (principe voltairien). Ils arrivent à la conviction que le principe de l’Esprit Divin est contenu dans la matière depuis ses états primitifs jusqu’aux plus élaborés. Cette manière de penser conduit tout droit au panthéisme (Dieu-nature). Sur cette base la révélation divine se fait en chacun, dans la mesure où elle est recherchée.
Les théistes se réfèrent à des personnages humains et légendaires à qui Dieu a révélé la vérité : Abraham, Moïse, Jésus, pour ne considérer que les religions judéo chrétiennes, excluant ainsi toutes les autres religions, lesquelles se comportent de la même manière. Ces révélations autant mythiques qu’anciennes pourraient s’analyser selon le système de méditation des déistes, mais elles ne le font pas, « ça ne ferait pas sacré » car ces révélations méditatives peuvent se produire théoriquement dans chaque être humain suffisamment préparé à la recherche spirituelle.
La vraie raison du rejet de la voie déiste par les préceptes des religions chrétiennes réside justement dans le fait que si tout être humain a la possibilité d’accéder lui-même, tout seul, à la vérité, ne serait-ce que partiellement, non seulement les chefs religieux sont inutiles mais il ne devient plus possible d’édifier un appareil religieux susceptible d’influencer les chefs d’états, voire même d’accéder à la théocratie. Depuis toujours les religions ont ambitionné cela et l’ont bien souvent obtenu.
Depuis toujours les gnostiques de toutes confessions, eux qui pensent autrement, ont été persécutés, exclus et c’est encore le cas à notre époque, partout où on élève des murs du silence. Les bûchers n’existent plus en Occident, mais les religions ont été récupérées par les révolutionnaires de toutes mouvances pour créer des casus belli et passer à l’acte. Les affrontements des islamistes contre les Satan de l’Occident ne sont pas autre chose.
Aux U.S.A. les luttes d’influence entre créationnistes et évolutionnistes n’est rien moins qu’une guerre pour le pouvoir. Idem pour l’excommunication des francs-maçons.
L’interdiction par le Vatican faite à Teilhard de Chardin de publier ses œuvres n’a pas d’autre cause. On peut y revenir succinctement. Dans les années 1920 un ami de Teilhard travaillant à Rome au Saint-Office lui demanda son avis sur la notion de « chute originelle ». Naturellement, Teilhard répondit que de chute il n’y avait point (il dit lui-même que le concept de péché originel était un repoussoir pour les athées), mais surtout, il a avancé que, bien au contraire, non seulement il n’y avait pas « chute » mais qu’il y avait une « montée » évolutive. De cette réponse, le Saint-Office a déduit qu’en l’absence de péché originel la notion de Rédempteur était menacée, entraînant l’effondrement de tout le dogme chrétien.
En missionnant Teilhard pour de la paléontologie en Chine, les Jésuites lui ont évité une disparition totale mais, soixante ans après, nous en sommes toujours au même point, malgré les tentatives de récupération de la pensée teilhardienne par l’Eglise ; pensée expurgée bien entendu.

Travail présenté en loge, avant la guerre des roses…par un BAF qui a rejoint l’orient éternel.

Alors ! Suis-je un théiste insatisfait ? Peut-être…
J’ai cru que la FM serait un chemin qui me permettrait de réconcilier Foi et Raison, mais comme dit Voltaire dans son dictionnaire philosophique :
« Si tu es juste, tu as tout dit, ta force, ta prudence, ta tempérance, sont des qualités utiles et si tu les as, c’est tant mieux pour toi, si tu es juste, c’est tant mieux pour les autres. Mais ce n’est pas encore suffisant : il faut être bienfaisant, voilà ce qui est vraiment cardinal ».

N’est-ce pas là notre but ? à nous Franc maçon !

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C’est cela « faire de nouveaux progrès ?!… »‘

A lire vos commentaire qui depuis la scission de la GLNF, continuent d’alimenter le boulevard à ragots avec ses « non-c’est-moi-qui-ai-raison, ou bien ses « tu-n’es-qu’un- imbécile »… Autant de mots doucereux et fraternels sensés donner envie aux profanes que j’entends de loin taper (encore) à la porte du Temple. N’y chercher ni qualité littéraire, ni humour, l’écho sera votre seul partenaire !

Alors j’ai exhumé un texte que j’avais faire paraître en son temps, du temps de ma place dans la hiérarchie… Rien à changer !

La décision de « ne pas fermer ma gueule », puis de revenir sereinement « à la maison » pour participer à la construction de notre Edifice. Ce n’était pas, certes, au meilleur moment, mais une fois revenu dans mon cadre fraternel et généreusement accueilli, je souhaite user de quelques mots pour évoquer, avec vous, les problèmes qui minent notre Obédience et qui nuisent à la pratique sereine de notre travail spéculatif.

Je voudrai d’emblée vous dire qu’il ne m’appartient pas de juger les avis que vous pourriez avoir sur cette situation délétère mais de porter un regard qui me semble juste et conforme à notre éthique maçonnique. Je vous parlerai donc essentiellement de notre Institution et des risques qu’elle encourt.

Il ne s’agit pas pour moi de nier certains dysfonctionnements dont chacun a pu s’en faire l’écho, mais de préciser les règles qui régissent notre Ordre et que nous avons tous acceptées en prêtant serment. Alors certes nous sommes en droit, et parfois même en devoir, d’apporter des commentaires et même des critiques sur tel ou tel point de notre organisation, mais je veux vous rappeler que toutes les institutions, hiérarchisées ou pas, se vivent sur le mode de la règle et sont allergiques aux mutineries. Personne ne peut ignorer que les coups d’Etats n’ont fait parler que la haine pour n’aboutir, en fin de compte, au mieux à l’échec, au pire à la dictature. Le pouvoir a toujours été un fantasme aveuglant et tous ceux qui ont tenté de s’en emparer par la « force » se sont brûlé les yeux et les ailes et ont consumé nos espérances.

Car, ne nous trompons pas, si nous assistons à un véritable lynchage de la GLNF, il y a une question à se poser : A qui profite ce crime ?  Qui manipule nos opinions godiches ? Qui envoie ces fantassins au front crier haro sur toute la pyramide ? Qui se cache derrière ces grandes manœuvres irresponsables ? Peut-être devrions-nous alors chercher vers ce qui ont intérêt à ce que l’indépendance de nos « Loges bleue », celles qui a toujours prévalue dans la sérénité de nos sept ans et plus, soit mise sous tutelle. Demandons donc les « degrés » d’implication de certains « leaders » d’une opposition, certes éclatée, mais virulente. Cherchez et vous trouverez… Les chefs sont toujours sur les hauteurs, de leurs grades et de leur suffisance.

Pourtant, moi, ici devant vous, je préfère encore parler dialogue et échange fraternel. Je préfère croire encore aux vertus de la sagesse. Utopiste ? Peut-être, mais c’est ma pierre à l’édifice que je souhaite voir édifié. Je ne peux pas, je ne veux pas voir en mon vis-à-vis, en mon interlocuteur, en mon frère, un adversaire. Alors si c’est le cas pour chacun d’entre nous tous, croyez-vous vraiment possible de se prévaloir des bienfaits d’un ordonnancement serein entre midi et minuit, et se déverser dans l’opprobre à toutes heures ? Croyez-vous qu’on puisse avoir la bouche pleine des mots de tolérance et de fraternité et sacrifier en même temps tous les enseignements de nos rituels ? Prêtons ensemble attention à ceux qui créent eux-mêmes les conditions d’un naufrage qu’ils déplorent. Notre tâche à tous est délicate, elle devrait nous obliger à tout mettre en œuvre pour éviter de nous la rendre mutuellement impossible.

Nous sommes une grande majorité à ne pas comprendre les méthodes de la révolte, mais nous sommes prêts à entendre tous ceux qui ont « quelques choses à proposer dans l’intérêt de nos Loges en particulier et de la franc-maçonnerie en général ».

Alors parlons-en. Parlons de ces « ignominies » qui seraient commises en haut lieu et qui justifieraient, sans aucune nuance, une telle altération de la situation. Même si des fautes ont pu être commises, « on » veut à tout prix un responsable qui se reconnaisse coupable. Surtout quand « on » peut prendre l’apparence d’un contre-pouvoir « juridictionnel ». Pourtant en entendant et en lisant le déferlement de fausses informations, d’erreurs d’appréciation, de méconnaissances des faits réels et d’incompréhensions, parlons-nous encore la même langue, croyons-nous encore aux mêmes valeurs ? Les métaux ont envahi le temple, ils nous contraignent donc à le défendre. Alors je vais défendre nos principes.

Oui, c’est vrai, notre Institution est pyramidale et c’est le Grand Maître qui dirige, éclaire et rend nos travaux justes et parfaits, tout comme chacun des Vénérables maîtres qui officient dans leurs Loges. Nous devons cependant nous rappeler que c’est à la gloire du G.A.D.L’U que nous intervenons, pas en son Nom, ni à sa place. Les censeurs l’auraient-ils oublié ?

Je voudrais, si vous le permettez, évoquer un souvenir personnel difficile. Dans ma charge de Grand officier national, j’ai eu à « subir », en son temps et sous une autre autorité, ce que nous dénonçons tous sous le label de « lettres de cachet ». Certes, j’ai alors mal vécu des décisions qui pouvaient m’apparaître injustes, mais je n’ai pas maquillé ma déception en peinture de guerre, j’ai démissionné. A chacun son honneur et sa vision d’une maçonnerie régulière. En d’autres lieux, où la notion de discipline fait également sens, on disait aux grandes gueules : « tu la fermes ou tu démissionnes ! ». J’ai mal de voir qu’aujourd’hui ce sont les « armes », et non l’intelligence et la sagesse, qui président à la destruction de notre Edifice.

Je veux alors partager ma conviction que l’insurrection n’est pas la solution aux nécessaires réformes à mener et que l’on peut, avec nos outils et l’habilité du bon ouvrier, mettre sur le chantier une réflexion en profondeur. Nous sommes nombreux à vouloir saisir les « perches » qui sont lancées pour ramener l’honneur et la dignité dans notre Obédience. Ceux qui connaissent François Stifani, notre G.M., outre les nuances et les ombres qui caractérisent chacun d’entre-nous, nous savons l’homme attachant et le frère volontaire. N’acculons donc pas cette volonté dans l’impasse. Le « dialogue » doit gagner sur la « guerre ». Le temps viendra où chacun pourra prendre alors ses responsabilités et choisir le cap qui sera donné, mais aujourd’hui notre maison brûle et nous devons tous œuvrer sereinement dans le sens de l’apaisement et dans l’intérêt de l’Ordre.

Si donc les raisons de la lutte sont honnêtes et généreuses, j’appelle à conjuguer nos efforts pour que tous ceux qui ne connaissent les faits qu’à travers les « rumeurs », et ils sont légions, se mobilisent pour relever le défi, celui de la continuité et la pérennité de nos Institutions, même si des réformes doivent être impérativement engagées. C’est ensemble que nous mènerons ces réformes. Ne créons pas de faux boucs émissaires encore capables de coups de cornes. Si nous regardons l’histoire et si nous analysons bien les conséquences des événements récents dans l’actualité turbulente, cela devrait calmer les plus fougueuses ardeurs révolutionnaires. Le printemps, d’où qu’il vienne, peut n’être qu’une illusion trompeuse et éphémère !

La contestation peut, fraternellement, trouver une pacifique solution. Mais attention à ne pas plonger les yeux fermés et le cerveau embué dans les tréfonds des miroirs aux alouettes… Surtout quand elles ne font pas le printemps !  Quant à tous les « griefs » excessifs qui se déversent sur la toile, leur insignifiance est parfois telle que même les FF « sensibilisés », pour ne pas dire « désinformés » par le climat de révolte, ne réussissent pas à opposer d’arguments cohérents et raisonnables. Ouvrons grandes les bases d’un dialogue serein et effectivement constructif que la majorité d’entre-nous tous appellent de leurs vœux. Oui, toutes les « revendications » sont audibles, mais à la manière accoutumée des maçons, c’est-à-dire étayées et formulées dans l’esprit qui fonde nos valeurs. C’est là seulement que nous pourrons nous reconnaître pour… tels.

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ENTRE SCIENCE ET CONSCIENCE – VOLET 3/3

ENTRE SCIENCE ET CONSCIENCE
Quel avenir pour l’âme ?
Paul RICŒUR – Jean-Pierre CHANGEUX
Dialogue du 29 octobre 1998

…/…

Pierre BENZAQUEN.
Faites-vous la distinction que fait Kant entre le « raisonnable » et le « rationnel », et dans ce cas, comment intervient selon vous la raison dans le débat éthique ? Et puisque le matérialiste revendique le libre exercice de la raison, diriez-vous que la raison et individuelle, et comment ressentez-vous le terme « irrationnel » ? Est-il raisonnable de vouloir raisonner l’irrationnel ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
C’est un terme que je n’utilise ni dans la pratique ni dans mes raisonnements. Il faut être très attentif à distinguer l’inconnu et l’inconnaissable. Dans le domaine de l’irrationnel, on fait toujours appel à l’inconnaissable. En ce qui me concerne, l’inconnaissable ne fait pas partie de mon vocabulaire ; en tant que scientifique, je ne peux absolument pas dire qu’il y ait un domaine de l’inconnaissable, ce serait aller contre ma déontologie, mon éthique de scientifique. Notre métier est d’essayer de comprendre, de connaître, il y a donc énormément d’inconnu, en particulier au niveau de notre cerveau, mais je ne vois pas ce qui est inconnaissable, je me contente d’utiliser le terme «inconnu ».

Paul RICŒUR.
Ce n’est pas l’inconnaissable qui m’inquiète mais l’inscrutable de notre vie propre. Nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes. Il faut admettre qu’il y a de l’inscrutable en nous, et là je fais appel à une expérience parallèle qui est celle des psychanalystes : on sous-estime la part du phantasme et il n’y a rien de plus irréductible que cela. En ce sens, le témoignage de la maladie mentale serait très important ; ce n’est pas du tout la même chose que les dysfonctionnements cérébraux, nous rencontrons une limite qui nous concerne tous. Même si nous ne sommes pas des paranoïaques, des schizophrènes – mais peut- être le sommes-nous tous un peu -, nous sommes des passionnés, c’est à dire que nous sommes habités par des forces profondes qui se manifestent au niveau de l’imaginaire, donc du fantastique, du phantasmatique et on n’en a jamais fini avec cela. Ce serait avoir une vision trop superficielle et naïve de Lhomme que de pouvoir amener à la parfaite clarté la totalité de nos convictions. Il faut donc toujours faire la part de l’impénétrable, de l’inscrutable, de l’indicible. Voyez la difficulté à dire : il faut être aidé, il faut être autorisé à dire ; c’est la fonction de l’analyste parce qu’il y a une telle charge de douleur et de vision phantasmée du plaisir que nous ne sommes pas maîtres dans notre propre maison, selon le mot de Freud. Il faut aussi apprendre à négocier avec ces forces ténébreuses. Ce n’est pas l’inconnaissable métaphysique qui m’inquiète ici, c’est l’impénétrable psychique.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Ceci fait partie de nos conduites, de nos états mentaux, ce n’est pas soumis au contrôle de la volonté. Le mot volonté est un mot clé qui est essentiel. Le phantasme est là pour illustrer le type d’image qui surgit derrière notre domaine conscient, que nous ne contrôlons pas et qui vient en dehors de notre volonté. Du phantasme à l’hallucination, il n’y a qu’un pas, ce sont des domaines où la pharmacologie nous aide. Il est certain que du rêve éveillé au rêve pendant le sommeil, la transition est mince et quand on a conscience du rêve c’est que l’on se réveille au milieu de ce rêve et que le phantasme fait aussi partie du rêve éveillé. De là à passer à la pathologie, il n’y a qu’un pas : la schizophrénie, entre autres, se caractérise par des hallucinations très lourdes et difficiles à supporter, le patient souffre énormément et s’y inclut ce caractère phantasmatique.
On peut avoir accès à l’aide de l’imagerie cérébrale aux représentations mentales que se fait un schizophrène quand il est en état hallucination. On constate alors que ce ne sont pas les mêmes états que lorsqu’il aborde une réflexion cohérente et construite. De là à dire qu’il s’agit de forces profondes et ténébreuses ! Ce sont des forces que nous ne contrôlons pas, qui font partie de notre organisation cérébrale, normale ou pathologique, et il est évident que les termes d’inscrutable et d’indicible font partie de notre fonction cérébrale, de nos états mentaux que l’on arrive à explorer de manière objective et pour lesquels il est parfois difficile de dire ce qui se passe. Je voudrais juste donner un exemple, celui des Indiens des hauts plateaux du Yucatan. Ces Indiens font un pèlerinage annuel sur les hauts plateaux, ils consomment des champignons hallucinogènes et se trouvent dans un état où ils ont le sentiment d’accéder aux divinités, à un monde transcendantal indicible qu’ils n’arrivent pas à décrire tellement il est extraordinaire, merveilleux. Simplement, ils sont sous l’effet d’un produit toxique. Beaucoup de religions ont utilisé des agents pharmacologiques pour entrer dans cet état d’extase. Ils n’arrivent pas à expliquer cet espace, c’est donc indicible, mais que font-ils une fois rentrés chez eux ? Ils font des tapis avec des lettres de couleur en essayant de reproduire les hallucinations qu’ils ont eues. Cela se traduit par un ensemble de chefs-d’œuvre traditionnels extraordinaires où, visiblement, ils reviennent de leurs rêves métaphysiques.

Paul RICŒUR.
Les grands sentiments profonds, on les trouve cependant dans la littérature ; ce sont les tragiques grecs, les psaumes d’Israël : ce n’est pas le produit d’un hallucinogène, c’est le travail sur le langage. Je ne vois pas quelle pharmacopée me fera mieux comprendre Sophocle, il se comprend de langage à langage, et c’est vraiment le travail du langage sur lui-même qui fait que les sentiments sortent du phantasmatique pour être portés à la clarté des signes verbaux. Là se comprend l’intérieur même de la pratique du langage et il se passe certainement quelque chose à l’intérieur du cerveau qu`en fait je n’ai pas besoin de savoir. Je ne sais pas du tout ce qui se passe et j’ignore si on le saura jamais. Mais supposez que nous puissions voir tout ce qui se passe dans notre cerveau, croyez-vous que cela changera quoi que ce soit à notre argumentation ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
Actuellement le groupe de Harvard est en train de mettre au point une méthode qui permettra de procurer cet éclaircissement.

Pierre BENZAQUEN.
Je voudrais qu’on en revienne à la notion de symbolique dont l’appréhension est essentielle dans notre Maison. A partir de la proposition de M. Ricœur de puiser dans le fabuleux trésor symbolique des religions, vous disiez, M. Changeux, que vous regrettiez l’absence de symbolisme dans nos sociétés laïques profanes. Georges Dumézil disait qu’un peuple qui n’a pas de mythes se condamne à mourir. Quelle est votre approche de la notion de symbole ?

Yves TRESTOURNEL.
Je voudrais seulement préciser que nous avons tout cela avec la coupe des libations, l’hallucinogène et les phantasmes ; c’est à la portée de tous.
En s’appuyant sur l’expérience ratée de Babel, le scientifique et le philosophe peuvent-ils évoquer la relation qu’ils voient entre le langage et les langues, entre l’évolution des espèces et celle de leur communication ? Si comme le pense P. Ricœur, on peut naturaliser les intentions, peut-on concevoir le langage comme le seul vecteur rationnel entre les hommes ?

Paul RICŒUR.
J’accepte tout à fait d’entrer dans cette interrogation sur le symbole et le symbolisme mais je voudrais partir du langage ; il me semble que les sentiments doivent être portés au langage par la littérature. Mais dans cette littérature, nous avons un emploi très spécial du langage, ce sont les double-sens : nous avons un support matériel qui peut signifier autre chose. La lourdeur peut signifier quelque chose de physique mais aussi quelque chose de psychique : le sentiment du fardeau de la vie, le sentiment de la charge de l’existence. Vous voyez que le mot fardeau, charge, est déplacé du plan physique à un autre plan qui sera, disons, existentiel. Tous les éléments de la nature peuvent être ainsi déployés d’un plan matériel à un plan symbolique ; je pense ici à toute l’œuvre de Bachelard partant de la symbolique des éléments naturels. A savoir que l’eau signifie plus que l’eau, la terre plus que la terre, le vent plus que le vent, etc., c’est-à-dire la capacité du langage de se déplacer de la visée première, d’un sens porteur vers un sens spirituel. Cela n’est pas seulement dans la symbolique de la nature, mais dans celle des passions humaines. Prenons le Cantique des Cantiques, cet admirable poème de la Bible, Il est de bout en bout métaphorique. Le corps humain n’est jamais décrit comme physiologique, le langage est sans cesse déplacé d’un plan érotique à un plan qui pourrait être spirituel, c’est-à-dire qu’il y a plusieurs niveaux de lecture et la possibilité de lire les mêmes signes à la fois comme érotiques ou spirituels. Le langage est ainsi fait qu’il peut être pratiqué à plusieurs niveaux de signification et que l’empilement de ces significations est l’objet d’une discipline spéciale appelée herméneutique, c’est-à-dire étagement des sens sur une même base. Que toutes les langues puissent fonctionner à différents niveaux est une donnée fondamentale du langage humain, qui n’est pas simplement signifiant au premier degré mais à plusieurs degrés.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Je partage ce point de vue sur le langage, mais je souhaiterais une autre dimension plus générale qui est celle de l’art. C’est parce qu’il a de multiples significations que l’aspect polysémique de l’œuvre d’art est tout à fait central. La raison pour laquelle toutes les sociétés humaines ont une symbolique, c’est qu’il y a très souvent par le symbole, par l’image, par la représentation particulière d’un signe visuel, un condensé de rationalité, d’histoire, de savoir et de pratiques humaines. Un simple symbole comme celui de la croix va immédiatement évoquer tout un Système de croyances, de comportements, de conduites, de règles particulières qui sont associés à cette symbolique. Il y a par le symbole, qui peut être non seulement visuel mais aussi auditif, une communication intersubjective, c’est-à-dire qu’on ne va pas, lorsqu’on rencontre le symbole, reconstituer toute une histoire, tout un contenu de texte, mais que cela va éveiller un ensemble de conduites, de modes de pensée à la seule perception du symbole. Je pense que cette communication symbolique est critique essentielle dans l’espèce humaine, elle est fondamentale. Elle permet d’aller beaucoup plus vite et efficacement dans la communication entre personnes et, par le symbole des messages éthiques très profonds qui sont communiqués, elle permet à ceux qui les reçoivent de participer, d`être ensemble, de vivre en commun et d’avoir une vision de l’homme, de la société, du groupe social peut-être autre.
Autant il existe une symbolique traditionnelle que je ne rejette pas, qu’elle soit bouddhique, chrétienne ou autre, autant l’aspect esthétique, pour moi, est essentiel ; ce sont des créations de l`homme qui méritent tout notre respect, qui touchent notre sensibilité, nos émotions et qui nous réunissent, en particulier si nous avons des systèmes de croyance différents, mais je pense que cet usage du symbole dans la république actuellement est médiocre, insuffisant et l’on aimerait qu’il y ait une symbolique républicaine multiculturelle qui reprenne ce corpus de traditions qui est en même temps une ouverture vers l’avenir. Il existait autrefois tout un art religieux qui est un des grands patrimoines de l’humanité et on manque actuellement d’une créativité symbolique dans nos sociétés contemporaines. Peut-être avez- vous une réponse ? Pour ma part, j’aimerais beaucoup voir se développer ces thèmes et participer à cette communication intersubjective qui nous relie les uns aux autres.

Paul RICŒUR.
Parlant du caractère intersubjectif du symbole, un élément manquait complètement dans ma description de la transposition du langage, c’est le fait qu’un symbole doit être partagé. L’origine même du symbole, c’est l’image de mettre ensemble les deux moitiés de la tessère cassée, c’est bien connu. On n’est jamais seul devant un symbole. Nous touchons là à des structures très discutables parce qu’elles font partie de l’histoire de l’humanité et qu’elles ont rencontré des résistances critiques. C’est la construction autour du partage et les conditions du partage ont été historiquement des grands récits – donc des mythes – et des rites – c’est-à-dire des conduites corporelles en commun. Est-ce qu’une restauration d’un symbole que vous appelez « de la république » est possible en dehors de la revivification de grands récits et de comportements rituels ? Il est très difficile de créer des symboles parce qu’ils sont aussi reçus ; il y a un élément d’opacité qui tient à son antiquité : tout symbole a une histoire perdue et il est dans une tradition, c’est-à-dire qu’il est transmis, et l’idée de créer un symbole n’est pas donnée à tout le monde. Nos actes peuvent nous dire qui nous sommes à partir de cette définition ancestrale du symbole.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Je reste fidèle à l’idée que nous vivons dans des contextes nouveaux que l’humanité n’a pas connus, en particulier par les communications qui se développent d’une manière absolument fulgurante. Nous vivons dans une société de mondialisation de l’économie capitaliste ; il faut employer le terme, avec quelques nuances peut-être, en tout cas l’homme se trouve soumis à de nouvelles forces qui ne s’adaptent pas nécessairement à ses fonctions cérébrales. Je pense que le fait de savoir que notre cerveau n’est pas infiniment adaptable, comme on a l’air de le croire, pose évidemment des problèmes de repli communautariste, de repli sur soi, d’exclusion, de clivage, d’intolérance, qui ne vont as diminuant, malheureusement. Il y a eu, pendant tout un temps, une sorte de compétition entre systèmes politiques, entre systèmes religieux très violents et on a le sentiment qu’avec cette mondialisation de l’économie, cet accroissement des communications, les liens entre êtres humains pourraient s’amé1iorer.
Effectivement, il y a une amélioration du bien-vivre, des contacts mais, fait surprenant, des clivages de plus en plus durs apparaissent. Donc, si on veut avoir une vision de l’avenir, il est essentiel qu’une réflexion se fasse sur ce que vous appelez vous-même l’intention éthique, c’est-à-dire un modèle de l’homme permettant de construire une vision, une nouvelle conception de l’homme en société, compte tenu des nouvelles contraintes et des nouvelles facilités apportées par le problème de la connaissance scientifique. L’avenir, pour moi, c’est d’abord continuer à progresser dans la connaissance du monde et de soi-même par la science, mais corrélativement engager une réflexion de responsabilité vis-à-vis de cette connaissance pour savoir ce qu’on va en faire, comment on va vivre et ce qu’on va essayer de trouver pour que les clivages, les différences, les dysharmonies qui existent entre les pays en voie de développement et les pays développés, puissent être atténués et que cette société planétaire si morcelée, fragmentée puisse avoir une vie meilleure dans une société, une institution juste.
Dans ce cadre, que faire ? Se réunir, discuter, s’ouvrir, lancer des débats et réfléchir afin de prendre conscience des situations nouvelles qui vont se présenter où, là encore, la flexibilité est extrêmement limitée. On ne peut pas imposer un changement de langue, de vision du monde en six mois. Il va y avoir un effort de débat éthique et surtout un effort d’éducation. C’est là où il faut avoir une réflexion nouvelle sur ce que doit être l’éducation de nos enfants dans les années à venir.

Paul RICŒUR.
Je vois la tâche sur deux axes : tout d’abord à l’intérieur d’une grande aire culturelle comme celle de l’occident, un travail d’inventaire afin de savoir ce qui est encore vivant et ce qui mérite d’être revivifié. Je m’oppose tout à fait à certaines vues comme le vide, etc. je pense qu’on est dans le plein, sinon le trop-plein. Nous avons la chance, en Occident, d’avoir des héritages incroyablement complexes : judéo-chrétiens, gréco- romains, le Moyen Age, la Renaissance, la Réforme, les Lumières, le XIXe siècle avec les nationalismes, les socialismes ; nous pouvons effectuer une réévaluation de l’intérieur de nos héritages. Aujourd’hui, les grandes parties de cet héritage, qui étaient conflictuelles au XVIIe siècle, sont en situation de confrontation et en coopération pour co-fonder un pacte social sur la base de ceux qui ont été en rivalité, comme les religieux, les non-religieux. C’est-à-dire que, face aux dangers de la barbarie – et nous avons appris qu’aucune culture n’était à l’abri de la chute dans la barbarie – il y a une sorte de front commun de deshéritage.
Le deuxième axe, c’est la confrontation externe avec les grandes aires de culture, car l’humanité reste plurielle ; l’idée d’une unification économique, politique me paraît dangereuse, d’une certaine façon il faut cultiver une certaine diversité humaine.
Nous venons à peine d’aborder cette problématique du rapport entre l’universel et l’historique. Ce que nous croyons être l’universel est aussi le produit de notre culture occidentale – c’est la vision qu’ont les Orientaux par exemple – c’est une discussion à peine commencée. Nous ne savons pas où se fait le partage entre l’universel et l’historique, une grande partie de ce que nous appelons universel est un universel prétendu, en tout cas un universel en suspens. Prenons l’exemple des mutilations sexuelles des femmes dans certaines cultures ; pour nous c’est une affaire réglée : les femmes ont droit à leur intégrité physique et au plaisir, mais ce n’est pas évident pour toutes les cultures. Nous ne pouvons pas imposer notre vision du monde. Ce n’est qu’au terme d’un débat qui a à peine commencé (je dirais que c’est le problème du XXIe siècle) que l’on pourra combiner la réévaluation interne des héritages avec la confrontation de tous les héritages, car je crois que la pluralité est le mode d’existence. De même tous les hommes parlent mais ils ont des langages différents et le seul remède à la pluralité des langues est la traduction, il faut donc trouver quel est l’équivalent de hospitalité langagière pour faire une sorte de grande traduction des cultures les unes dans les autres.

Pierre BENZAQUEN.
Concernant le principe de l’expérience acquise, il semble que les expériences aient montrées que tous les comportements innés pouvaient être modifiés par l’expérience précoce.
Je voudrais évoquer deux citations, l’une d’un éthologue un peu fataliste :

“ Si les animaux ne parlent pas, cuisinez-les, s’ils parlent, baptisez-les ”.

Je ne vous demanderai pas votre choix entre le baptême et la casserole ! mais cela nous amène à la deuxième citation, celle d’un ethnologue, concernant l’inné et l’acquis :

“ Qu’arriverait-il si nous prenions l’habitude de dire à nos enfants : « allons, petit, donne la papatte ? ”

Jean-Pierre CHANGEUX.
Je pense à un apologue de Nietzsche : il veut réfléchir sur l’oubli et il dit qu’il y a deux oublis, l’oubli de l’homme, qui est l’oubli de ses promesses, et l’oubli de l’animal. L’homme demande à l’animal : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur ? »
et le bovidé répond :

« Parce que j’ai oublié dès que je veux te le dire, et en plus j’ai oublié que j’avais oublié. »

C’est étonnant ! L’oubli de l’homme, c’est l’oubli de ses promesses et l’oubli de l’animal, c’est l’oubli de son bonheur, parce qu’il n’a pas de mots pour le dire.

Pierre BENZAQUEN.
Monsieur Changeux a certainement beaucoup de choses à dire à propos de l’inné et de l’acquis selon l’interprétation qu’il en fait soit dans l’éducation, soit dans le fonctionnement ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
Les patients qui ont une lésion du cortex préfrontal oublient de se rappeler, ils ne se rendent pas compte qu’ils ont oublié. C’est un fait que cette altération chez l’homme entraîne des pertes de ce que l’on peut appeler la mémoire de travail, celle qui fait que quand je parle je ne perds pas trop le fil de ce que je dis ; simplement notre mémoire de travail ne fonctionne plus de façon harmonieuse : il y a une chute à un moment de tension. Cela veut dire que nous avons dans notre cerveau la capacité d’organiser dans le temps des unités de langage, des réflexions, des pensées, des images qui vont constituer le raisonnement, le dialogue, le discours. Une des grandes caractéristiques de l’animal proche de l’homme, par exemple le chimpanzé, c’est que justement il ne peut pas faire cela. Il n’a pas la mémoire de travail, son cortex préfrontal est d’ailleurs très mince, alors qu’une personne qui, au pire, ne parlerait pas peut organiser une pensée de manière tacite et agir en fonction de cette pensée. Le chimpanzé ne peut pas structurer dans le temps, ne serait-ce qu’une succession de représentations symboliques.

Pierre BENZAQUEN.
Jean-Pierre Changeux, vous dites que, dans l’organisation biologique, le principe de « continuité-discontinuité » fait émerger tous les instincts de violence, de meurtre, d’inceste. Il s’avère que les textes bibliques qui ont, soit dit en passant, étonnamment résistés aux agressions du temps, accordent autant d’importance à cette notion de discontinuité. En effet, tout comme les séquences du réseau neuronal, tout comme les ponts-synapses permettant le relais de la chaîne électrique, les champs d’interprétation du Livre s’entendent dans les « silences » du texte, dans ces espaces que la Quabbale appelle “ brisures ”, dans tout ce qui n’apparait pas à priori. Parce ces brisures viennent casser le principe idolâtre de Totalité qui fait que nous devons ne plus apparaître tout entier cadré dans nos certitudes. La tradition biblique dit que c’est en brisant la grande séquence de la Révélation que la Loi a pu être mise en mots. La brisure introduit la capacité de la parole, celle que M. Ricœur évoquait comme ne devant pas dire forcément la vérité de l’être, mais faite pour introduire l’interprétation. Emmanuel Lévinas disait dans Totalité et Infini que la discontinuité dans l’être c’est le paradoxe création et mort pour ne pas être enfermé dans une transcendance, là où l’homme s’emporte au-delà de lui-même.
En guise de conclusion, je vous demanderai donc, Messieurs, de nous dire si ces brisures ont pu faire entrer le langage dans l’esprit de la même façon que le font les quelques cent milliards de neurones par synapses interposées et si dans ce cas, nous pouvons lier science et conscience ?
Et l’interprétation que vous faites des neurones et du système neuronal. Je vous demanderai donc, Messieurs, de bien vouloir nous dire votre idée fondamentale sur ce thème :
Entre science et conscience, quel avenir pour l’âme ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
Il faut à la fois poursuivre la science et une responsabilité consciente des applications de la science pour le bien de l’humanité.

Paul RICŒUR.
La science est un langage, la connaissance de soi est un langage. Si une fonction englobe les deux approches de l’homme, c’est le langage. J`espère laisser le langage en meilleur état que je l’ai trouvé. Laisser le langage en meilleur état, c’est avoir augmenté et sa capacité de symbolique et sa capacité d’échange.

Yves TRESTOURNEL.
Je vous remercie de la richesse que vous nous avez apportée ce soir. Vous nous avez confortés dans ce que nous venons faire ici par un ensemble de propos et de références que nous ne savions pas posséder à l’intérieur de nous-mêmes. Je voudrais vous dire que vous avez attiré notre attention sur les problèmes de la désacralisation et de la perversion du langage et des systèmes de référence. Vous y avez fait allusion et cela nous permet d’évoluer sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Je suis heureux, malgré tout, d’être simple en Maçonnerie et de concevoir le Grand Architecte de l’Univers, car tout ce à quoi vous avez fait référence, moi, je le vois avec une petite équerre, un petit compas qui dessinent des petites choses et ces petites Choses symboliques représentent aussi tout ce que vous avez dit.

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ENTRE SCIENCE ET CONSCIENCE – VOLET 2/3

ENTRE SCIENCE ET CONSCIENCE 
Quel avenir pour l’âme ?
Paul RICŒUR – Jean-Pierre CHANGEUX
Dialogue du 29 octobre 1998

…/…

Pierre BENZAQUEN.
Jean-Pierre Changeux pense, comme François Jacob, que nous possédons dans nos gènes et dans nos cellules un héritage qui remonte aux origines de la vie. Pourtant, le paléontologue américain, Stephen Gould, dit que l’homme n’est qu’un épiphénomène hasardeux, un produit tardif de l’évolution, et il rajoute que :

“ Quoi qu’il en coûte à notre narcissisme, on ne peut pas dire que l’homo-sapiens, avec ses 200000 ans d’existence, est représentatif de l’ensemble de la vie. ”

Alors jusqu’où remonte l’origine de la vie, et pouvez-vous imaginer que l’idée d’un “ néant originel ” se fasse dans notre quête de la transcendance ? Vous avez évoqué, dans la nature et la règle, la transcendance à partir du Traité des Passions de Descartes et, assez paradoxalement, des analyses que Sartre consacrait aux émotions. Autant la vive réaction de Monsieur Changeux à l’évocation du terme de transcendance ne nous surprend pas, autant celle de Monsieur Ricœur nous étonne : vous avez dit que le terme “ transcendant ” est équivoque et ne fait pas partie de votre vocabulaire. Pourtant, je vous ai entendu conclure lors d’une émission de télévision :

“ et, en fin de compte, je suis resté fidèle. ”

 Permettez-moi de vous demander à quoi vous êtes resté fidèle et qu’évoque pour vous, dans l’approche métaphysique, ce concept de transcendance et d’immanence?

Paul RICŒUR.
Ce mot n’appartient pas à mon vocabulaire philosophique parce que chacun se découpe un vocabulaire de travail qui ne couvre pas la totalité des emplois dans histoire de la pensée humaine. Je ne nie pas du tout l’emploi philosophique du mot transcendant. Pourquoi je ne m’en sers pas ? Tout simplement parce qu’il a au moins deux significations rivales qui n’ont pas été tranchées dans la pensée contemporaine. D’un côte, transcendance au sens de se transcender, se dépasser ; Sartre emploie constamment le mot transcendance ; l’homme est un être qui se transcende, qui va toujours plus loin que ce qu’il a déjà réalisé. Donc, on peut parfaitement en rendre compte par des sciences comme les sciences neurologues, car les capacités combinatoires sont tellement considérables que l’homme peut plus que l’homme tel qu’il est connu et réalisé. L’autre sens du mot transcendance appartient au vocabulaire philosophique que je n’emploie jamais à cause de l’ambiguïté entre l’autodépassement et le dépassement par le fondement de l’être qui nous donne d’être. Là, je suis nettement dans une position métaphysique, c’est-à-dire que je ne me produis pas de moi-même mais d’une certaine façon je me reçois dans la générosité d’un fonds de puissance d’exister, d’aimer, de réfléchir cet amour fondateur. Je veux bien qu’on appelle cela transcendance, mais je ne l’adopte pas dans mon vocabulaire philosophique à cause de ce doublé qui date de l’époque de l’existentialisme, avec un sens spirituel et religieux et, d’autre part, l’auto-transcendance. C’est donc plutôt par prudence méthodologique que je n’emploie pas ce mot. J’accepte toutefois le vocabulaire des religions sur le mot Dieu, avec une incertitude sur le caractère personnel ou non. Il existe des religions sans Dieu, comme le bouddhisme, et néanmoins elles ont une valeur religieuse, sans être déiste, celle de profondeur, de hauteur, de puissance, d’amour.

Jean-Pierre CHANGEUX.
J’ai le souvenir d’une conférence qu’on m’avait demandé de faire au moment où ont été découverts les mécanismes de modulation d’expression génique ; on m’avait demandé d’expliquer comment je voyais la vie. A l’époque, il y avait encore une croyance, un mythe, celle que la cellule vivante n’était pas réductible à ses composants moléculaires et qu’il y avait une espèce d’esprit vital qui animait la cellule. C’était une idée très courante qui n’empêchait pas les scientifiques d’être excellents, un peu comme la croyance en Dieu. C’était une des premières grandes découvertes de la réductibilité tout en restant un système de croyance. Au fond de la salle s’est alors levé quelqu’un qui m’a dit : mais vous n’avez rien compris, la vie est spontanéité et immanence. En réalité, ces deux termes n’évoquaient strictement rien pour moi. J’en reste à cette description de la cellule vivante qui a été confirmée par tous les travaux faits depuis, qui a conduit à la génétique moléculaire, à tous ces développements bio-technologiques avec ses immenses applications pour le bien-être de l’humanité. Ce que je sais, c’est que les travaux de Jacob et Monod ont conduit à d’immenses progrès et au bien-être de beaucoup de personnes dans humanité.

Paul RICŒUR.
Je suis tout à fait d’accord avec ce mouvement de la science contemporaine, de la biologie : c’est l’esprit de la matière, d’arriver à une science de la matière nue. Précisément, pour respecter le fait inverse j’ai accès à moi-même par la voie inflexive. C’est ainsi que je peux donner un sens à des mots comme « esprit ». Je reprocherais presque à Jean-Pierre Changeux, dans L’homme neuronal, de penser qu’il y a dans le cerveau des images, des représentations ; j’aurais tendance à dire non : cela fait partie du vocabulaire réflexif ; dans votre vocabulaire, on ne devrait jamais trouver que de la matière, de la matérialité. J’y verrais presque des traces que l’esprit de Monod n`aurait pas expulsées. Je ne pourrais cependant vous reprocher d’avoir encore ce vitalisme résiduel car il est extrêmement difficile de penser jusqu’au bout la matérialité.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Tout le travail des biologistes actuellement, c’est de progresser à la fois dans la connaissance des aspects moléculaires et des aspects plus globaux du fonctionnement cérébral, et c’est là qu’il existe des emboîtements d’organisation tels qu’on ne peut pas concevoir qu’un cerveau s’interprète simplement sur les mêmes bases moléculaires qu’une cellule bactérienne, les neuro-biologistes en sont parfaitement conscients. Je voudrais citer cette métaphore sur la cellule vivante : beaucoup de philosophes, de penseurs étaient vitalistes, plus personne actuellement n’a le courage d’aller défendre des thèses de cette nature. Mais nous sommes encore à un stade où les mythes spiritualistes sont courants, où une sorte de dualisme reste présent ; je pense que dans quelques années cette barrière aura disparu. Cela ne résoud pas tout, même sachant que nous sommes une organisation très complexe de molécules, de cellules ; cela nous permet de mieux nous comprendre, nous-mêmes et entre nous, mais cela ne donne pas la clé de nos relations vis-à-vis autrui et de nos conduites au niveau de la société, de la responsabilité que nous pouvons avoir dans nos comportements et dans nos échanges avec les autres. Le fait de savoir que nous sommes matière nous donne plus de responsabilité car nous avons à nous dire qu’il n’y a pas de force extérieure qui nous commande. Je dirais que le fait d’avoir cette conscience de soi accroît lourdement notre responsabilité sur le plan de l’éthique.

Pierre BENZAQUEN.
Vous êtes en accord sur ce point, semble-t-il : il faut chasser l’esprit de la matière. Permettez-moi d’inclure le sujet de ce soir qui est « l’âme ». Monsieur Ricœur, par le regard particulier et original qu’a porté Gaston Bachelard sur l’activité mentale du scientifique, il y aurait une hiérarchie entre « science du cerveau » logée dans le cerveau gauche, celui de la raison et « philosophie de l’esprit et de l’âme » qui serait du domaine de l’hémisphère droit, celui de l’expression, de l’intuition, celui qui parle le langage des mythes. Pensez-vous alors que dans la connaissance de soi, il y ait un tel clivage entre le cerveau et l’âme ?

Paul RICŒUR.
Le mot « âme » n’appartient pas à mon vocabulaire pour des raisons d’ambiguïté héritée des grandes traditions, parce qu’il a été lié à la philosophie platonicienne et repris en charge, plus ou moins, à travers Aristote, le Moyen Age, Descartes, Spinoza, Leibnitz. C’est un dualisme métaphysique, or je n’ai parlé que d’un autre dualisme, celui des deux accès au phénomène humain, l’accès par la connaissance matérielle et l’accès par la connaissance réflexive. Il faut être vigilant sur la frontière de ces deux discours et ne pas faire des emprunts de l’un à l’autre.
Ma seconde thèse est que nous nous connaissons mieux par la voie réflexive que nous ne nous connaîtrons jamais par la connaissance neuronale. Nous avons parlé de la connaissance de soi, nous en savons déjà assez pour avancer dans la morale, la politique et les rapports interhumains. Jusqu’à quel point devons-nous nous connaître comme cerveau pour faire progresser la vie morale en société. Un cas où nous avons besoin de connaître notre cerveau, c’est le dysfonctionnement. Je suis alors obligé de prendre des mesures dans ma propre vie existentielle, de me faire soigner, de m’adapter à un milieu tout à fait nouveau, celui d’un malade. J’ai donc besoin de faire le détour par la connaissance objective pour comprendre, parce que je sais que, sans cerveau, je ne pense pas. Qu’en est-il dans les cas de fonctionnement heureux ? Que se passe-t-il dans mon cerveau en ce moment ? C’est très intéressant mais je n’ai pas besoin de le savoir pour continuer notre discussion, elle fonctionne avec ses arguments et cela n’implique pas que je connaisse quoi que ce soit sur les synapses ou sur l’architecture des neurones ; c’est un autre savoir. Je ne vois pas en quoi j’ai besoin de savoir, en dehors des cas de dysfonctionnement et peut-être des cas frontière comme les interventions chimiques, les drogues.
Je peux aller très loin dans une description de ce qu’est le rappel, la mémoire prochaine, la mémoire de travail, mais sans jamais savoir ce qui se passe dans le cerveau : la connaissance de soi- même par soi-même se suffit à elle-même. C’est dans ce cadre que je peux rencontrer le mot “ âme ”, mais tout en continuant de mien méfier car il traîne derrière lui des résidus de philosophie dualiste. Je donne un exemple : quand on traduit de la Bible : mon âme bénit l’éternel, ce n’est pas mon âme, c’est mon existence, c’est moi-existant, vivant, et là j’emploie le mot vie non pas dans un sens vitaliste pseudo-scientifique mais dans l’expérience profonde d’être, un être vivant et non mort, d’être un être éveillé. Je peux employer le mot vie, âme mais à l’intérieur du discours réflexif, pas sur un plan scientifique et je me méfierai du vitalisme.

Pierre BENZAQUEN.
Si, comme le dit Jean-Pierre Changeux, les neurosciences sont basées sur trois groupes de phénomènes :
– Les déficits, les lésions, les dysfonctionnements en général.
– Les comportements induits par stimulation directes.
– Les préventions chimiques, drogues, etc.
Comment pouvons-nous comprendre le cerveau qu’à partir seulement de ces pathologies ou ces stimuli externes, y-a-t-il des cerveaux « normaux » ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
Je partage, bien entendu, le commentaire de Paul Ricœur à propos de tout ce qui est approche de psychologie expérimentale : connaissance de soi-même, ce que l’on appelle l’introspection, et connaissance des autres, et je considère même que c’est une discipline scientifique. Merleau-Ponti peut être considéré à certains égards comme un philosophe mais aussi comme un scientifique de la perception, et je suis le premier à être attentif à tous les progrès qui pourraient apparaître sur ces démarches introspectives, inter-actives et sur tout ce qui peut être dit sur le plan expérimental de la psychologie des comportements. Quand vous dites que la connaissance neuronale ne m’apporte rien dans l’argumentation, c’est peut-être vrai dans le dialogue que nous avons aujourd’hui, dans un dialogue interactif où nos cerveaux fonctionnent. Mais je vais pouvoir introduire des causalités nouvelles ; vous avez vous-même déjà mentionné la pathologie, c’est évident, et la drogue qui fait partie, hélas, de la vie quotidienne, mais il y a aussi le langage, la mémoire, les exclusions.
La base sur laquelle se forment souvent les exclusions est l’accent ; je sais, en neuro-biologiste que, dans les niveaux très particuliers de l’apprentissage, existe une irréversibilité de l’empreinte de l’environnement sur l’organisation de notre cerveau qui va faire en sorte, par exemple, que je ne pourrai pas me débarrasser de mon accent quand je parlerai anglais et que je serai immédiatement repéré, distingué, et parfois exclu. Je ne serai pas responsable de cet accent et savoir qu’il y a des mécanismes neuro-biologiques qui interviennent dans l’acquisition du langage et la conservation d’un accent m’amènera peut- être à être un peu plus tolérant. Peut-être qu’une personne ayant vécu dans un milieu culturel avec toute une histoire, une géographie, un monde particulier, peut alors avoir des différences de croyances ; l’un croit en Dieu, l’autre non, l’un croit aux saints, l’autre aux livres plus formels, cette diversité culturelle est non seulement respectable mais elle est due à des mécanismes…

Paul RICŒUR.
…que nous ne connaissons pas.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Il faut être clair : cette diversité est due à des mécanismes faisant intervenir un apprentissage sur lequel on commence à avoir des connaissances et qui peuvent servir de base à la réflexion. Cette connaissance m’apporte donc un nouveau mode d’argumentation et beaucoup plus de tolérance dans la compréhension d’autrui que le désir de lui montrer qu’il faut croire ou ne pas croire en Dieu. Cela m’amène à introduire une certaine forme de relativité dans les systèmes de croyance qui sont liés à l’histoire, à l’évolution des populations humaines, à des traditions différentes, à des ouvrages qui ont exprimé ces grandes traditions. Ces apprentissages, qui imprègnent de telle manière que les hommes sont convaincus au point qu’ils veulent convaincre les autres d’une manière absolue, vont créer des conflits.

Paul RICŒUR.
Dans ce que j’ai appris de la connaissance réflexive, il n’y a pas seulement ce que l’on appelle l’esprit, au sens mind britannique, saxon du mot, disons des fonctions supérieures, mais aussi un accès à son propre corps. Le corps figure deux fois : comme un objet scientifique et dans la pratique quotidienne de ce que nous appelons la vie. Effectivement, et c’est pourquoi je ne suis pas dualiste au sens métaphysique, il y a donc le corps objet et le corps propre.
Nous parlions tout à l’heure des accents : un orthophoniste n’a pas besoin de connaître le cerveau, c’est la pratique du corps qu’il va redresser, c’est-à-dire que dans le réflexif, il n’y a pas simplement du mental, du spirituel, du logique, il y a aussi du corporel, si bien que le corporel figure deux fois : le corporel neuronal et le corporel pratiqué, vécu, opéré. C’est celui que le professeur de phonétique va corriger, il va travailler sur les articulations, sur la connexion entre le phonétique et l’articulatoire. A aucun moment il n’aura besoin de savoir ce qui se passe pendant ce temps-là dans le cerveau.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Si vous avez besoin d’un orthophoniste, c’est que, par exemple, une lésion cérébrale a eu lieu et que vous avez besoin de récupérer. Cet accident, il va falloir tourner autour, trouver la méthode adaptée. Le discours vécu et le discours neuronal vont alors se retrouver car le médecin va essayer d’utiliser au maximum les connaissances scientifiques qu’on a sur le cas particulier et, éventuellement, trouver une méthode chimique ou comportementale. Il n’est pas impossible de trouver une méthode stricte- ment comportementale qui permette d’intervenir pour restaurer une fonction altérée matériellement au niveau de notre cerveau. Je ne suis pas hostile à l’idée qu’on puisse, sans faire appel nécessairement à une thérapie chimique, via les conduites, l’exercice, l’entraînement, à restructurer d’une manière, modérée malheureusement, certaines de nos fonctions cérébrales.

Paul RICŒUR.
Je dirais que c’est une des régions où se recoupent les deux approches, à savoir que je peux parler du comportement en description. C’est ce qu’on fait lorsqu’on a un comportement à niveaux. Lorsque l’on a affaire à l’homme, on a deux accès au comportement, nous pouvons le regarder, le voir, mais comme il se trouve que parmi les comportements de l’homme il y a le comportement langagier, et que celui-ci est accessible à la connaissance de soi dans la pratique du discours, j’ai le recouvrement des deux. Nous pouvons opposer les deux extrêmes : la matérialité élémentaire et les expériences spirituelles et les deux discours se recoupent dans les régions moyennes. L’homme peut ainsi apprendre de l’autre.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Je n’ai aucun rejet de ce que vous avez appelé vous-même les grandes traditions spirituelles. Je pense que cela fait partie des connaissances que nous devons avoir les uns et les autres et il est toujours très enrichissant de savoir ce que les hommes ont écrit et d’avoir accès à leur réflexion sans faire appel à des puissances extérieures. J’irai même plus loin, selon mon expérience du Comité d’Ethique, cette diversité dans les cultures, les connaissances et les traditions est une richesse pour la réflexion car les grandes traditions ont réfléchi sur tel ou tel sujet sur le plan de la morale, de l’éthique, de l’origine du monde, des conduites ; certaines philosophies orientales se sont intéressées au corps et ont eu accès à des actions sur le corps que la philosophie occidentale a négligées. La tradition judéo-chrétienne, par exemple, a beaucoup insisté sur la souffrance qui est considérée comme positive alors que la tradition bouddhique, orientale, au contraire, a pour visée de supprimer la souffrance. Ce qui fait qu’en ce qui concerne, très concrètement, le problème de la souffrance chez les cancéreux ou chez les enfants, il est encore considéré comme difficilement acceptable de donner de la morphine à un enfant qui souffre. Notre Ministre actuel de la Santé a justement lancé des programmes au sujet du nombre de mourants qui souffrent de manière atroce parce qu’on n’utilise pas les dis positifs accessibles.

Pierre BENZAQUEN.
Vous dites que la tradition judéo-chrétienne a beaucoup insisté sur la souffrance. Si ce n’est absolument pas le cas pour la tradition juive, la tradition chrétienne n’évoque le thème de la souffrance que par l’étymologie du mot religion, dans son sens de « religere » relier, relier les hommes entre eux en vue d’un véritable projet humain.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Il y a une très grande diversité dans les approches des religions avec le problème de la souffrance. Le fait que, dans un même groupe, vous ayez diverses opinions va permettre de créer un débat. Il est extrêmement précieux, dans le débat éthique, d’avoir diverses familles de pensée représentées. Si on a affaire à des hommes et des femmes de bonne volonté, cette diversité va favoriser la venue d’une idée nouvelle, d’une nouvelle solution qui permettra aux hommes de mieux vivre ensemble.

Christian HERVÉ.
Jean-Pierre Changeux, vous dites :

“ L’univers est intrinsèquement vide de sens ”,

et vous citez Héraclite :

“ Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne trouveras pas. ”

Pensez-vous que ces paradoxes puissent aboutir au projet humain qu’évoquait Pierre Benzaquen ?
Une distinction a été faite entre la raison pratique et la raison théorique. Comment la raison doit-elle intervenir dans le débat éthique et dans l’élaboration d’un consensus ? Quels sont les éléments qui vont être à la base de ce consensus ? Est- ce que ce sont des éléments rationnels, est-ce la personne qui aura le plus de raison qui arrivera à convaincre les autres ou est-ce qu’au contraire le simple fait d’être là, de participer, de vivre ces différences suffirait ? C’est-à-dire est-ce une approche totalement subjective ou une approche rationnelle pour aboutir à un avis qui est celui d’un comité ou la conclusion d’un débat éthique ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
Sur ce plan, j’ai une expérience de six années. C’est une expérience passionnante et humainement exceptionnelle de pouvoir aborder des questions aussi graves que le déterminisme génétique, la connaissance du génome et ses applications médicales, ce que l’on fait des assistances médicales, la procréation, l’euthanasie, le statut de l’embryon. Nous sommes saisis régulièrement par le monde politique, par nous-mêmes ou par des médecins de pratiques qui les inquiètent, ou par des scientifiques qui se disent : devant cette expérience est-il légitime que se poursuive cette expérience ? Ne faut-il pas au contraire réfléchir afin d’introduire une régulation, des recommandations ? Il est remarquable que, au départ de ces discussions, on se rende compte que le débat éthique débute sur des opinions exactement contradictoires et opposées sur le même thème et que chaque position peut être également défendue avec la même rationalité.
Prenons le cas de la drogue : nous avons fait un texte qui a eu un impact sur le plan médiatique et sur le plan politique au niveau européen. Quand nous avons commencé ce débat, le Comité était divisé en deux parties : une moitié disait qu’il fallait accroître la répression et l’autre qu’il fallait libéraliser l’usage de la drogue, que cela faisait partie de la responsabilité de chaque individu de savoir comment et quand s’arrêter de prendre une substance toxique. On peut à ce moment, en tant que Président du Comité d’éthique, s’arrêter et compter les points, mais on a, en fait, écouté diverses personnes ayant l’expérience de la toxicomanie : des policiers, des juges, des éducateurs, des neuro-biologistes, des pharmacologues, des philosophes, et nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un problème à résoudre et que ces deux positions extrêmes n’étaient pas tenables. Chacun, au départ, était convaincu d’avoir raison et une étape décisive dans le débat a été de montrer que cette attitude rigide ne pouvait plus être tenue. La discussion s’est alors engagée, chacun étant amené à nuancer sa position ; finalement, une troisième possibilité est apparue, celle d’une réglementation : le sujet est responsable de la prise d’un agent toxique mais on ne va pas le pénaliser, c’est sa propre responsabilité individuelle. Toutefois, des qu’il y a prosélytisme, abus, conduite en état d’ivresse, tort fait à autrui, les pénalités vont s’accroissent, et peut-être plus que celles qui existent actuellement. Donc, à partir d’une scission, chacun ayant une rationalité absolue, on a réussi à évoluer vers une tierce solution que l’on pourrait appeler raisonnable, en pensant au bien commun. Le raisonnable est ce qui va pouvoir être réfléchi, raisonné mais qui, en même temps, contient autre chose qu’une logique pure et dure. Il y a donc dans le débat éthique un aspect procédural de rationalité et un aspect subjectif : essayer de converger les uns et les autres vers une sorte de bien commun. C’est que notre cerveau a des prédispositions qui font que, spontanément, on va préférer trouver une solution harmonieuse plutôt qu’une solution d’isolement et de conflit. Cela fait partie du lien social qui est intrinsèque à l’espèce humaine.

Paul RICŒUR.
Je voudrais continuer sur cette question de la raison, parce que, comme l’âme ou l’esprit, c’est une notion plus complexe qu’on ne croit le voir à première vue. Nous avons deux extrêmes. Tout d’abord ce que les psychanalystes appellent des rationalisations : nous voulons avoir raison. C’est une défense de l’intégrité, de l’identité personnelle afin de ne pas être humilié, de ne pas perdre la face. De l’autre côté, il y a des raisonnements très élaborés, dont les raisonnements scientifiques, les traditions juridiques. Ainsi existe-t-il des rationalisations géométriques et des rationalisations de passion, d’intérêt, de survie existentielle dans la compétition de la vie.
Entre les deux, il y a le raisonnable, ainsi que l’a dit Jean-Pierre Changeux. Je suis très attaché à cette distinction qui a été peu pratiquée en français, le rationnel étant plutôt du côté du calcul économique sur le modèle des philosophes anglo-saxons et le raisonnable plutôt le produit sans cesse en mouvement d’une négociation, d’une discussion. Je dirais alors que l’éthique est une éthique de la discussion, qui doit partir du fait qu’il y a des conflits, que les convictions des humains ne sont jamais complètement transparentes à elles-mêmes. Nous ne savons pas dans quel sol puisent nos convictions les plus profondes. Mais la discussion, c’est la situation dans laquelle j’accepte que mon contradicteur me demande quel est mon meilleur argument et que je suis prêt à écouter le meilleur argument de l’autre. C’est la confrontation des arguments et l’art de la discussion, la transposition des conflits – qui sont finalement des conflits de pouvoir – en conflits d’argument. L’argumentation est le lieu où se pacifient, s’humanisent les conflits par l’échange. Dans votre discussion sur les produits toxiques, vous avez donc évolué de la rationalisation au raisonnable.

…/…

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ENTRE SCIENCE ET CONSCIENCE – VOLET 1/3

Cette planche que nous vous présentons aujourd’hui est très dense; en premier lieu par la qualité des intervenants, et aussi par ce sujet qui me passionne, qui nous passionne ( ?) :  « avons-nous une âme ? »

Cher Pierre, qu’elle chance tu as eu d’animer ce débat !

ENTRE SCIENCE ET CONSCIENCE
Quel avenir pour l’âme ?
Paul RICŒUR – Jean-Pierre CHANGEUX
Dialogue du 29 octobre 1998

Débat animé par Pierre BENZAQUEN

Yves TRESTOURNEL.
A nos Sœurs, à nos Frères et à nos amis, notre Dialogue de ce soir est le troisième volet d’une série que nous avons souhaité consacrer aux passerelles possibles entre science et foi, rationalisme et spiritualité. Pour cela, nous avions permis que s’expriment ici différentes personnalités dans le cadre des activités ouvertes du Cercle de Villard de Honnecourt, notre Loge de Recherches. L’année dernière, nous avons eu le plaisir d’écouter Monsieur le Rabbin Gilles Bernheim et le Père Philippe Capelle. Ils se sont interrogés devant vous sur le thème « Dieu est-il raisonnable ?»
Puis, pour commencer cette année, deux virtuoses de la dialectique leur ont succédé, et nous avons eu les philosophes Luc Ferry et André Comte Sponville sur la question « Quelle spiritualité pour notre temps ? » Ce soir, nous sommes heureux d’accueillir deux personnalités essentielles dont la compétence est reconnue mondialement. Ils marquent chacun leur discipline par leurs travaux et tout particulièrement leur amabilité et leur charisme. Qu’ils soient sincèrement remerciés d’avoir répondu à notre invitation. Ils ont accepté de débattre d’un thème d’une constante actualité, avec la force des arguments qui caractérisent leurs convictions. Ils nous diront “ Entre science et conscience, quel avenir pour l’âme ? ” Nous ne serons pas trop ce soir de quelques-uns pour les interroger et, comme à l’accoutumée, je salue notre ami Pierre Benzaquen, initiateur et organisateur de ces dialogues, qui s’est fait assister d’un spécialiste des problèmes scientifiques et d’éthique, le Professeur Christian Hervé. Il n’est pas nécessaire de vous présenter MM. Paul Ricœur et Jean-Pierre Changeux ; rappelons simplement que M. Paul Ricœur est professeur honoraire à l’Université de Paris X, et professeur émérite à l’Université de Chicago. Il est l’auteur de très nombreux ouvrages de philosophie comme La Métaphore…, Le temps (et récits), Soi-même comme un autre et bien d’autres. Quant à M. Jean-Pierre Changeux, professeur au Collège de France et à l’institut Pasteur, membre de l’Académie des Sciences, il est notamment l’auteur de L’Homme neuronal et La Raison et le plaisir, Président du Conseil Consultatif National d’éthique.

Pierre BENZAQUEN.
A mon tour, je voudrais remercier, pour leur fidélité qui ne s’est pas démentie depuis quatre sessions, tous nos Frères et Sœurs de toutes obédiences ainsi que tous nos amis qui nous soutiennent dans notre action. Je profite de cette intervention pour souligner le caractère universel, généreux et ouvert de la Maçonnerie dite régulière. Certes, les traditions de chaque Obédience recouvrent des significations différentes, c’est ce qui fait leur richesse, mais la Maçonnerie n’est pas une tour de Babel et la Fraternité universelle encore moins une pensée unique. Notre ambition à la G.L.N.F. s’exprime par des moyens qui nous sont propres, à savoir notre symbolique et nos voies initiatiques. Mais nous prouvons que nous savons ouvrir largement notre réflexion à toutes les formes de culture, de tradition et de connaissance. C’est ainsi que se forgent les qualités d’un Maçon. Il n’est pas toujours facile de déranger le confort feutré de nos habitudes, mais nos convictions sont particulièrement fortes, et votre soutien est très important pour nous. La recherche spirituelle et le questionnement métaphysique sont aujourd’hui plus vivants que jamais ; le succès de nos Dialogues le démontre et ce n’est pas Sa Sainteté le Pape Jean- Paul II qui nous contredirait avec sa treizième Encyclique : Fides et Ratio. Cette Encyclique arrive ailleurs à point nommé pour réconforter notre propos ce soir : en effet, comment réconcilier la foi et la raison, l’exégèse métaphysique et la philosophie, la science et la conscience ? Voilà globalement la trame de notre dialogue de ce soir et le chantier permanent que certains appellent un laboratoire d’idées qui, chez nous, porte le nom de Loge de Recherches Villard de Honnecourt. Conscient de la gageure de cette entreprise, nous ne serons pas trop de trois ce soir pour animer le dialogue entre deux personnalités majeures qui nous donnent à penser l’homme dans toute sa divine complexité.
En vous souhaitant la bienvenue, M. Ricœur, M. Changeux, je vous prie tout d’abord de bien vouloir accepter le témoignage de notre plus profond respect devant l’immense somme de savoir et de réflexion de vos travaux. Nous considérons vos recherches ici, dans cette Maison, comme autant de pierres indispensables à la construction d’un édifice que nous imaginons idéal. Ce sera là ma première question : comment réagissez-vous à l’évocation de ce mot “ idéal ” et, pour compléter votre commentaire, je vous demanderai non pas si vous croyez en Dieu, comme nous avons l’habitude de le demander dans cette Maison, mais simplement de nous dire comment vous écrivez le mot “ esprit ” : avec une minuscule ou une majuscule.

Paul RICŒUR.
Je ne commencerai certainement pas par “ idéal ” car il faut tout d’abord comprendre la réalité, et elle est très complexe, en particulier celle de l’homme parce que, partie de la nature, l’homme est ouvert à deux voies d’accès : le fait qu’il peut se considérer comme un fragment de la nature, ce qu’il est en particulier par son cerveau et, d’autre part, qu’il a accès à lui-même et c’est ce que nous appelons la conscience en entendant par conscience non pas une substance distincte du cerveau mais la voie d’accès à son avenir. Là, je rejoins votre exorde lorsque vous interrogez en même temps sur le mot “ idéal ” ; je ne veux pas seulement le mettre en relation avec le problème de moralité parce que j’ai fait allusion à ce fait absolument dominant qu’on peut parler de l’homme avec deux langages : on le connaît comme un objet physique, biologique, une réalité observable. D’autre part, j’ai un accès réflexif à moi-même ; c’est donc la réalité à deux entrées qui pose le problème de la conscience et de la science. Ce n’est pas une invention des philosophes, ou des religieux, je ne sais, de poser la question, c’est la réalité qui la pose. Alors que le reste de la nature n’est connaissable que du dehors, nous nous connaissons à la fois du dehors et du dedans. D’où le problème.

Jean-Pierre CHANGEUX.
Je pense, comme M. Ricœur que le cerveau est d’une remarquable complexité – je n’emploierai pas le terme “ divine complexité ” – d’une complexité qui émerge d’une évolution biologique qui s’est produite au cours des centaines de millions d’années qui nous ont précédés et que ce cerveau, à la suite de cette évolution, a acquis un certain nombre de fonctions dans le sens du développement et, parmi ces fonctions, le pouvoir d’une démarche réflexive.
On conçoit que cette capacité à la réflexion ait été sélectionnée au cours de l’évolution par un mécanisme encore très mal connu, hypothétiquement darwinien par exemple, étant donné que le fait d’effectuer une réflexion constitue une remarquable économie d’action sur le monde et que, du fait de cette capacité, l’âme simule les comportements à venir, simule des interactions avec autrui et peut donc effectuer des conduites actuelles sur le monde de manière beaucoup plus pertinente et appropriée dans un groupe social tel que nous le constituons. Donc, cette capacité réflexive fait partie pour moi de la nature de l’homme, je dirais même qu’elle est intrinsèque à sa nature et qu’elle permet non seulement à l’homme d’avoir cette possibilité nouvelle par rapport à d’autres espèces, mais surtout d’avoir une interaction sociale et, ce faisant, d’organiser ses relations avec autrui et développer des conduites dites morales. Cette capacité tout à fait naturelle de se représenter non seulement soi-même mais autrui (et là je cite le titre d’un ouvrage de Paul Ricœur : Soi-même comme un autre), est caractéristique de l’espèce humaine.
Pour le mot “ esprit ” que j’utilise très peu, je pense qu’on peut s’en passer et je n’utiliserais pas de majuscule, sauf en essayant de définir une représentation mythique que les hommes ont élaborée au cours de l’histoire de humanité, que certaines civilisations ont construite et pas d’autres, et qui a tout le bénéfice du respect qu’on doit à toute création humaine. J’emploierais plutôt, rarement d’ailleurs, le terme mind comme l’utilisent les anglo-saxons, c’est-à-dire une fonction supérieure du cerveau qui participe au jugement moral mais aussi esthétique et à la créativité de l’homme dans le monde social.

Christian HERVÉ
La Tradition fait référence à la Table d’Emeraude qui enseigne que tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. La structuration de l’atome et celle des galaxies, toutes deux en accord sur ce point, permettent de grands rapprochements entre la vision traditionnelle et la science. J’aimerais, Jean- Pierre Changeux, que vous nous disiez, lorsque vous abordez parallèlement à l’infiniment petit des structures cérébrales, les fonctions infiniment élevées du cerveau humain, comment le scientifique et le philosophe que vous êtes gère ces deux infinis. Y voyez-vous une analogie ?

Yves TRESTOURNEL
Un petit commentaire à ce propos sur le scientisme qui considérait, il y a peu de temps encore, que la science était à même de tout découvrir et de tout démontrer. Peut-on en effet, aujourd’hui, à partir de l’évidence d’un infiniment grand et d’un infiniment petit, poser la question de Dieu ?

Jean-Pierre CHANGEUX.
Il y a là trois questions : l’infini, le scientisme et Dieu. Tout d’abord l’infini : c’est une notion mathématique. En ce qui concerne le biologiste, des fonctions infiniment élevées je ne sais pas trop ce que cela signifie. Nous essayons de travailler sur des notions repérationnelles qui donnent lieu à des mesures, des expériences ; des approches expérimentales sur la base hypothèses que nous pouvons faire sur le fonctionnement du cerveau et le concept d’infini ne nous sont pas utiles. En revanche, le nombre de représentations que le cerveau de l’homme est capable d’effectuer est extrêmement grand. On a pu évaluer le nombre de combinaisons accessibles au cerveau à partir de cent milliards de neurones et dix mille fois plus de synapses, ce qui fait 1015 synapses, nombre absolument énorme. Je crois que le nombre de combinaisons capable d’être produites par les neurones et les synapses de notre cerveau a été comparé à celui des particules positives présentes dans l’ensemble de l’univers. Ce qui prouve d’ailleurs qu’on n’a pas besoin de faire appel à des concepts métaphysiques pour comprendre les fonctions du cerveau : le nombre de possibilités est tellement élevé que les dénombrer serait déjà une opération qui prendrait un temps immense et ces combinaisons sont tellement flexibles – Ce ne sont pas des commutateurs comme pour l’électricité, mais graduées – que le nombre de possibilités est gigantesque.
En ce qui concerne le scientisme, il faut se rendre compte que nous ne sommes plus au XIXème siècle. Les scientifiques en sont pleinement conscients, aucun scientifique honnête ne dira qu’il va tout expliquer, tout démontrer. C’est un procès qui leur est fait en permanence mais aucun ne vous dira qu’il est capable de tout comprendre dans l’univers, dans le cerveau. Je dirais même que c’est contraire à la déontologie de la démarche scientifique. Un scientifique essaie de comprendre les choses progressivement et essaie de repousser le plus possible les limites chaque fois qu’il travaille sur des sujets extrêmement précis, par exemple l’organisation de la cellule nerveuse, du contact entre les cellules nerveuses ; il fait des hypothèses, construit des modèles et il sait pertinemment que ces modèles, même sils s’avèrent validés, n’épuisent pas la réalité. Nous sommes en perpétuel progrès et ce fait signifie que les connaissances que nous avons sont partielles, très limitées sur le monde, en particulier sur notre cerveau, ce qui est d’ailleurs fort heureux car ainsi les neurobiologistes des prochaines générations auront encore beaucoup de travail à faire. Nous sommes loin d’avoir épuisé nos connaissances sur le cerveau. Donc, de là à nous accuser de scientisme, c’est vraiment un autre monde, on n’est plus au XIXe siècle où lion croyait au tout pouvoir de la science.
Dieu, dans cette affaire, je répondrai très simplement comme Laplace : je n’ai pas eu à faire cette hypothèse et je m’en passe très bien.

Paul RICŒUR.
Une des réponses de Jean-Pierre Changeux concernait les combinaisons innombrables du cerveau dans la hiérarchie de ses fonctions. Nous connaissons mieux ces opérations par voie réflexive. Je n’ai pas besoin d’attendre qu’on ait exploré le vingtième, le centième, le millième de ces fonctions pour savoir ce que c’est que réfléchir, penser ou calculer. Autrement dit, il y a une avance incroyable de la connaissance par l’intérieur des capacités humaines et je n’ai donc pas à attendre d’avoir une exploration plus avancée du cerveau pour continuer de réfléchir sur les problèmes de l’induction, de la déduction, de l’argument. La pensée rend compte de la pensée. C’est dans ce cadre que je poserai la question de l’infini. Je ne dirai pas que la notion est un concept mathématique poussé ; c’est un concept mathématique, certes, mais il a été employé dans la philosophie, dans les grandes cultures avant qu’on ait le calcul infinitésimal. Cela voulait dire que nous avons existentiellement le sentiment d’une disproportion, c’est le mot de Pascal, entre l’expérience physique liée à la souffrance, à l’oubli, à la mortalité, que nous sommes tout à fait capables d’opposer à une possibilité fondamentale justement de l’infinité. Pascal disait que la notion de fini se découpe sur celle d’infini. Le terme négatif n’est pas l’infini, c’est le fini, c’est-à-dire que nous sommes en manque par rapport à quelque chose que nous pouvons projeter. Vient ici le mot Dieu. Personnellement, je ne crois pas aux démonstrations philosophiques de l’existence de Dieu. Dans mon travail philosophique, il n’y a pas une page dans ce sens. Mais je pense que les grandes traditions spirituelles, religieuses nous enseignent quelque chose sur un emploi raisonnable de ce terme. Je ne le mettrai pas sous le signe du mythe, si on entend par mythe le terme fable, je dirai qu’il y a des enseignements spirituels qui y contribuent. En tant que philosophe, ma position est de côtoyer ces savoirs transmis par les grandes traditions spirituelles, mais je n’ai pas philosophiquement le moyen d’en épuiser le sens ; de ce point de vue, pour moi la philosophie reste une anthropologie, c’est bien pourquoi je peux rencontrer sur un terrain commun Jean-Pierre Changeux, parce que nous parlons tous les deux de l’homme. Ce qui me distinguera peut-être de Jean-Pierre Changeux, c’est que je donnerai une signification positive à la réception du message des grandes traditions religieuses, spirituelles du monde. Je ne prétendrai jamais toutefois que ma propre tradition judéo-chrétienne épuise ces significations ; dans ce sens je retrouverai encore le mot infini et je dirai qu’il y a plus dans la source que dans le vase ; le vase est fini alors que la source est infinie.

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DIEU ET LA FRANC-MACONNERIE

GM, voici notre maillet Utopia; vous avez la parole.

Comme je ne me sentais pas de répondre à des commentaires, sur commentaires, etc. J’ai recyclé un texte du temps de ma « splendeur » à la droite de mon chef et ami Y. Trestournel.

Une fois passées les évidences, peut-être trouverez-vous matière à réflexion.

« Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas. »

Tant pis si André Malraux n’a pas effectivement prononcé cette phrase divinatoire, le Franc- Maçon croyant que je suis en accepte néanmoins l’augure !

Alors, en cette fin de siècle fou, fou dans son délire et sa psychose d’une fuite éperdue vers nulle part, des hommes continuent d’espérer, d’imaginer et d’inventer demain autrement.

« Au Commencement Dieu créa le ciel et la terre, la terre était Tohu-Bohu… ». Comment calquer la perfection céleste, celle que Dieu avait «en-tête », dans le chaos terrestre ? Quel architecte pour une telle esquisse de la Quadrature du Cercle?

Les Francs-maçons l’ont appelé le G.A.D.L’U. (Grand Architecte de l’Univers). Ce pentagramme n’est pas l’expression d’un vague déisme où Dieu ne serait qu’un simple concept, mais un véritable théisme. C’est à dire que c’est le Dieu de la Bible (et Second Testament) et du Coran qui représente la première des trois Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie. Les Francs-Maçons veulent lire le plan divin dans une perspective où le symbole et la recherche du sens donnent toute sa signification à ce qu’il est convenu d’appeler la foi.

Alors qui sont ces Francs-maçons qui croient en Dieu? Qui sont ces hommes qui s’appellent Frères parce qu’ils ont un père en commun, le Père du genre humain?

Ces Francs-maçons là ne recherchent pas la Vérité, mais le sens. Ils ne se situent pas dans une confortable certitude mais dans l’inquiétude du pourquoi. Ils revivent le combat de Jacob avec l’ange. Le Franc-maçon qui croit en Dieu n’a qu’un risque à courir, celui de l’absolu. Dans ses trajets de « chercheur », dans son « élan vital », ses repères se fondent dans ces valeurs que les croyants et les Francs-maçons ont en commun. Avoir des valeurs communes c’est construire un temps et un monde où l’autre prend toute sa place dans une «difficile liberté» et une infinie responsabilité. Les Frères ne s’en tiennent pas à l’expérience de la bonté ou à la valeur unique de la bonté. Elle est signifiante lorsqu’il s’agit d’un homme en face de l’autre et comme nous ne sommes jamais seuls face à face, les Francs-Maçons construisent un groupe dans lequel chacun est unique. Le « pour I ‘autre » de Levinas prend toute sa signification dans le commencement même de l’humain. En voulant penser autrement la réalité attachée à elle-même, le Franc-maçon théiste s’ouvre sur cette relation éthique entre les hommes dont l’aboutissement est la perspective de Dieu.

Depuis 1723 la Franc-maçonnerie du Pasteur Anderson place le Franc-maçon sous l’autorité du Grand Architecte de l’Univers, il devient alors cette parcelle de Lumière, cette étincelle qui déchire la Ténèbre, celle qui résiste, qui s’entête et quand il déambule entre les pavés blancs et noirs, dans les méandres du labyrinthe, c’est pour s’imposer une certaine idée du dédale où l’absence de repère réveille la possibilité des sens multiples et du questionnement.

Ainsi le Franc-maçon va se reconnaître pleinement dans cette double étymologie du mot religion: religere (relier) et religare (relire). Relire, c’est redonner sens et vie aux Textes en donnant à penser par un lien social ténu.

Platon mieux que Socrate nous a aidé, non pas à vivre un monde tel qu’il est, mais à le construire pour qu’il devienne ce que nous voulons qu’il soit. «Je pense donc je suis» doit devenir: Je questionne donc je deviens.

Pour construire ce monde, tous les Francs-Maçons du monde vont parler le langage du symbole, ils vont se rencontrer dans le maniement des mêmes outils, dans la pratique des mêmes rituels, ils vont se transmettre des « secrets ». Mais que nul ne fantasme sur le pouvoir de ces secrets, ils ne sont que les garants de notre liberté de penser. Comment en effet imaginer de rendre « publique » un mode de réflexion qui nécessite d’une part un engagement libre et d’autre part la connaissance d’un mode de communication et d’échanges ? Reste le secret d’appartenance que l’on a tendance à expliquer par la nécessité de se «protéger » contre l’ignorance hostile de certaines sociétés profanes ou cultuelles. Dans sa préface du livre d’un de nos FF, le Révérend Père Riquet écrivait « Le temps n’est pas loin où le monde Catholique ou bien pensant considérait la Franc-maçonnerie comme la synagogue de Satan ». Il reconnaît cependant qu’aujourd’hui, à l’instar du nouveau code de Droit Canon promulgué par Jean-Paul II, les Obédiences maçonniques régulières n’étaient plus concernées par l’excommunication.

Pourtant, le Franc-maçon et notamment le Franc-maçon qui croit en Dieu pense le monde comme tous ceux qui croient (aussi) en Dieu et qui ne sont pas Francs-maçons. Le Franc-maçon qui croit en Dieu est (aussi) un juif, un chrétien, un musulman. Il pratique, il doute, il prie, il aime, il partage, il étudie, il interprète, comme un juif, un chrétien, un musulman. Mais par delà les sensibilités et les appartenances religieuses, le Franc-maçon va développer son projet dans une relation en fraternité, dans son espace et son temps sacrés. « Si j’avais du temps, disait un personnage du Petit Prince de Saint-Exupéry, j’irais tout doucement vers une fontaine … » Mais, comme il est dit dans Qohélet 3 « Il y a un temps pour toute chose ». Alors le temps du Franc-maçon qui croit en Dieu doit pouvoir battre au même rythme que le temps du prêtre, du sage, du savant, du philosophe qui le mesurent à leurs pendules respectives, sans que notre culture profane réussisse à introduire l’esprit propriétaire à l’intérieur même de la durée.

Pour illustrer cette conscience commune du temps et du désir, il y a 3 mots hébreux qui ont une racine commune: pain (lehem), rêve (haloin) et guérir (lehahim), comme si le pain du partage. et le rêve de l’invention étaient le remède de la tradition vivante qui circule, qui régénère une véritable « mémoire textuelle ».

Bible et Franc-maçonnerie sont deux chemins parallèles qui convergent au bout des temps, à travers l’application de leurs rituels respectifs, vers une infinie Sagesse. Bible et Franc-maçonnerie sont deux modes de vie de devoir, de reconnaissance et de tolérance. Bible et Franc-maçonnerie sont deux voix et deux voies intelligibles pour faire vivre la Parole.

La Franc-maçonnerie n’est pas le substitut d’une religion, elle n’est ni confessionnelle ni dogmatique, elle rassemble des croyants en Dieu pour les appeler à une œuvre commune dans le respect mutuel et le lien fraternel. La démarche spirituelle de la Franc-maçonnerie traditionnelle, définie par le symbole bien connu de la construction du Temple de Salomon, replace l’homme face à son prochain et à ses obligations envers le Créateur.

Pour le Franc-maçon spiritualiste que je suis, chercher à comprendre et à servir Dieu, c’est chercher à comprendre le mode original par lequel l’infini entre en contact avec le fini, par lequel le divin a voulu se révéler aux hommes, dans un « mystère de vie et d’amour ».

Accepter une dimension de transcendance c’est rendre possible ce mouvement du Même vers l’Autre, en laissant aux hommes de bonne volonté, dans l’horizon de la Révélation, le soin de faire leur propre histoire.

Et partir de la pierre brute de l’Apprenti, pour arriver à la pierre taillée du Maître, afin qu’elle prenne place harmonieusement dans l’édifice parfait, voilà la méthode par le symbole qu’utilise le Franc-maçon. Symbole vient du grec sumbolon qui désignait les «tablettes brisées)> en signe de reconnaissance. Le Franc-maçon spéculatif va donc utiliser le symbole comme un code de transmission d’informations sans qu’il y ait risque de déformations par le Frère qui sera amené à « décoder ». Il faut donc une correspondance entre le signe et le sens qui fait la spécificité du langage maçonnique.

Voilà donc comment, chacun à sa façon, le croyant pratiquant et le Franc-maçon apprennent à connaître Dieu pour mieux le servir et servir le prochain ainsi que l’autre, celui qui est au-delà du tout proche. C’est parce que le Franc-maçon a appris, au nom de Dieu, à se construire son temple intérieur, qu’il a aussi appris à se maintenir dans une attitude de patience et d’accueil, d’éveil et de disponibilité, qu’il doit savoir repousser la tentation qui excite notre volonté de puissance, celle qui nous pousse à l’agitation inutile.

Je voudrais conclure par une histoire. Un père consolait un de ses deux enfants qui pleurait. Pourquoi pleures-tu, lui demanda-t-il ? L’enfant lui répondit: Parce que je jouais à cache- cache avec mon frère, je me suis bien caché et lui ne m’a même pas cherché.

Peut-être qu’aujourd’hui devant ce monde en fièvre, Dieu est triste, Dieu pleure parce que, s’étant volontairement caché pour nous laisser nous construire, nous ne prenions même plus la peine de le chercher!

Alors, comme dans la Chaine d’Union qui clôt nos cérémonies, si tous les gars du monde

Pierre BENZAQUEN

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La Franc-maçonnerie est-elle devenue une vieille radoteuse ?

Notre frère brutus nous propose ce travail. Nous le publions ET nous espérons vos commentaires avec « force et vigueur », mais dans les règles que notre GM, Pierre Benzaquen rappelle souvent aux garnements que certains sont quelquefois.

La Franc-maçonnerie est-elle devenue une vieille radoteuse ?
Le texte que nous présentons ici développe une vision critique de la Franc-Maçonnerie.
A vous de juger !

A vous de répondre à ces deux questions :
– à quoi servons nous ?
– sommes-nous démodés ‎?

Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine
Issu de la noblesse russe.‎ Philosophe, théoricien du Socialisme libertaire.
Né le 30 mai 1814 à Priamoukhino près de Torjok (Empire russe) ; décédé le 1er juillet 1876 à Berne (Suisse)

Initié franc-maçon, en 1845, il s’affilie en 1864 à la loge Il Progresso Sociale, en Italie.

« Ce 23 février 1869, Neufchâtel

Amis et Frères,

Avant de quitter vos montagnes, j’éprouve le besoin de vous exprimer encore une fois, par écrit, ma gratitude profonde pour la réception fraternelle que vous m’avez faite. N’est-ce pas une chose merveilleuse qu’un homme, un Russe, un cidevant noble, qui jusqu’à cette dernière heure vous a été parfaitement inconnu, et qui a mis pour la première fois le pied dans votre pays, à peine arrivé, se trouve entouré de plusieurs centaines de frères ! Ce miracle ne peut plus être réalisé aujourd’hui que par l’Association Internationale des Travailleurs, et cela par une simple raison : elle seule représente aujourd’hui la vie historique, la puissance créatrice de l’avenir politique et social. Ceux qui sont unis par une pensée vivante, par une volonté et par une grande passion commune, sont réellement frères, alors même qu’ils ne se connaissent pas.

Il y eut un temps où la bourgeoisie, douée de la même puissance de vie et constituant exclusivement la classe historique, offrait le même spectacle de fraternité et d’union aussi bien dans les actes que dans la pensée. Ce fut le plus beau temps de cette classe, toujours respectable sans doute, mais désormais impuissante, stupide et stérile, à l’époque de son plus énergique développement. Elle fut ainsi avant la grande révolution de 1793 ; elle le fut encore, quoique à un moindre degré, avant les révolutions de 1830 et de 1848.

Alors, la bourgeoisie avait un monde à conquérir, une place à prendre dans la société, et organisée pour le combat, intelligente, audacieuse, se sentant forte du droit de tout le monde, elle était douée d’une toute-puissance irrésistible : elle seule a fait contre la monarchie, la noblesse et le clergé réunis les trois révolutions.

À cette époque la bourgeoisie aussi avait créé une association internationale, universelle, formidable, la Franc-Maçonnerie.

On se tromperait beaucoup si l’on jugeait de la Franc-Maçonnerie du siècle passé, ou même de celle du commencement du siècle présent, d’après ce qu’elle est aujourd’hui. Institution par excellence bourgeoise, dans son développement, par sa puissance croissante d’abord et plus tard par sa décadence, la Franc-Maçonnerie a représenté en quelque sorte le développement, la puissance et la décadence intellectuelle et morale de la bourgeoisie.

Aujourd’hui, descendue au triste rôle d’une vieille intrigante radoteuse, elle est nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ridicule, tandis qu’avant 1830 et surtout avant 1793, ayant réuni en son sein, à très peu d’exceptions près, tous les esprits d’élite, les cœurs les plus ardents, les volontés les plus fières, les caractères les plus audacieux, elle avait constitué une organisation active, puissante et réellement bienfaisante.

C’était l’incarnation énergique et la mise en pratique de l’idée humanitaire du XVIIIe siècle. Tous ces grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité, de la raison et de la justice humaine, élaborés d’abord théoriquement par la philosophie de ce siècle, étaient devenus au sein de la Franc-maçonnerie des dogmes politiques et comme les bases d’une morale et d’une politique nouvelle, l’âme d’une entreprise gigantesque de démolition et de reconstruction.

La Franc-Maçonnerie n’a été rien [de] moins, à cette époque, que la conspiration universelle de la bourgeoisie révolutionnaire contre la tyrannie féodale, monarchique et divine. – Ce fut l’Internationale de la Bourgeoisie.

On sait que presque tous les acteurs principaux de la première Révolution ont été des Francs-Maçons, et que lorsque cette Révolution éclata, elle trouva, grâce à la Franc-Maçonnerie, des amis et des coopérateurs dévoués et puissants dans tous les autres pays, ce qui assurément aida beaucoup son triomphe.

Mais il est également évident que le triomphe de la Révolution a tué la Franc-Maçonnerie, car la Révolution ayant comblé en grande partie les vœux de la Bourgeoisie en lui ayant fait prendre la place de l’aristocratie nobiliaire, la Bourgeoisie, après avoir été si longtemps une classe exploitée et opprimée, est devenue tout naturellement à son tour la classe privilégiée, exploitante, oppressive, conservatrice et réactionnaire, l’amie et le soutien le plus ferme de l’État.

Après le coup d’État du premier Napoléon, la Franc-Maçonnerie était devenue, dans une grande partie du continent européen, une institution impériale.

La Restauration la ressuscita quelque peu. En se voyant menacée du retour de l’Ancien Régime, forcée de céder à l’Église et à la noblesse coalisées la place qu’elle avait conquise par la première révolution, la bourgeoisie était forcément redevenue révolutionnaire. Mais quelle différence entre ce révolutionnarisme réchauffé et le révolutionnarisme ardent et puissant qui l’avait inspirée à la fin du siècle dernier !

Alors la bourgeoisie avait été de bonne foi, elle avait cru sérieusement et naïvement aux droits de l’homme, elle avait été poussée, inspirée par le génie de la démolition et de la reconstruction, elle se trouvait en pleine possession de son intelligence, et dans le plein développement de sa force ; elle ne se doutait pas encore qu’un abîme la séparait du peuple ; elle se croyait, se sentait, elle était réellement la représentante du peuple. La réaction thermidorienne et la conspiration de Babeuf l’ont à jamais privée de cette illusion.

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VOLET 5/5

Ainsi se termine ce travail sur le rituel de Consécration de loge, tel qu’il est pratiqué à la G.L.N.F, et cela, quel que soit le rite sur lequel travaillera ce nouvel atelier.                        Je rappelle que cette planche a été présenté en 1999. Depuis, Pierre a été le fondateur en 2003, d’une nouvelle Obédience qui « travaille » sur un VSL comprenant… mais ceci est une autre histoire dont je vous parlerai bientôt.

Cher GM, nous n’avons d’yeux que pour toi …

…/…

Troisième Voyage : Lorsque le Grand Hospitalier prononce les versets 25 et 26 du chap. 30 du Livre de l’Exode, le deuxième Grand Surveillant déclare :

« Je donne à cette Loge l’onction d’huile comme symbole de paix et de concorde. ”

L’huile fut aussi symbole de lumière, comme, par exemple, avec la fête juive de Hanoucca, mais nous resterons dans cette étude à l’évocation de l’onction, comme symbole également d’abondance, de fécondité ou de purification.

En effet, à l’époque biblique, tous les objets destinés à une fonction rituelle étaient consacrés par une onction d’huile ; les prêtres faisaient de même lors des cérémonies d’initiation à la fonction royale ou prophétique.

Jacob versa de l’huile sur les colonnes du site d’une révélation divine. La pierre sur laquelle Jacob reposa sa tête et eut la vision de l’échelle s’appelle la Pierre de l’Onction, Jacob la consacra en l’oignant d‘huile. Le Temple de Jérusalem fut oint intégralement, comme le furent la tente d’Assignation et l’Arche du Témoignage.

Oint désigne en hébreu le Machiah, le Messie, celui qui dans la tradition juive descendra de la lignée royale de David et qui aura la triple fonction sacerdotale, royale et prophétique.

Chez les Grecs ii y eut des pierres commémoratives ointes d’huile, comme la pierre de Kronos à Delphes.

L’Evangile de Marc évoque l’acte des Apôtres qui versaient de l’huile sur les malades avant de les guérir. C’est d’ailleurs en se fondant sur cet exemple que l’Eglise fît dans sa liturgie une grande place aux onctions (par exemple avec le saint chrème, cette huile spécialement consacrée).

L’eau de la cérémonie chrétienne du baptême va remplacer l’huile de l’onction sacrée. Mais, là encore, les auteurs de notre rituel de Consécration ont voulu marquer profondément la présence de Dieu par ce symbole de l’huile parfumée.

“ Tu feras une huile pour I ‘onction Sainte, composition de parfums selon l’art du parfumeur « 

L’odorat revêt ici une importance particulière, qui ne manque pas de rappeler le souffle de Dieu dans les narines d’Adam. C’est par les narines que l’homme primordial, l’Adam Kadmon, va recevoir l’âme. Le souffle divin, c’est l’esprit donné à l’homme. Le parfum révèle donc tant la présence divine que l’histoire de l’homme sorti de la glaise pour entrer dans le temps sacré.

L’art du parfumeur; celui qui officie pour la composition de l’onction sainte nous montre l’importance de la “ praxis”. Cette symbolique nous enseigne “ l’art royal ”, celui qui désigne la Maçonnerie, que certains associent à “ l’art sacré ” et qui fait transparaître le travail qu’il faut accomplir pour parvenir à la perfection de l’Art. Même emprunté à la maçonnerie opérative, nous devons trouver là toute la force du message de notre Maçonnerie spéculative traditionnelle.

Et si on retrouve l’huile citée 223 fois dans la Bible, l’onction en tant que telle n’a plus aucune fonction dans le rituel juif depuis la période du Second Temple et n’a plus jamais été utilisée par la suite.

Quatrième Voyage : Le Grand Hospitalier prononce le verset 13 du chap. 2 du Lévitique et le Grand Maître dit :

“ Je répands du sel dans cette Loge pour symboliser l’hospitalité et l’amitié. Puissent la prospérité et le bonheur régner dans cette Loge jusqu’à la fin des siècles. « 

Et tous les Frères ensemble :

“ Gloire à Toi Dieu de Lumière. ”

Parmi les quatre espèces, le sel est celui qui est le moins cité dans la Bible, puisqu’il n’apparait que quatre fois, mais il n’en revêt pas moins une grande importance effective et symbolique.

Le sel, qui doit accompagner toute offrande  (Lév 2,13), a une vertu de conservation. Mais « stériliser » dans  le sens  de purifier, a  pu aussi  être interprété dans  le sens  négatif  de  “ stérilité ”. Les conquérants répandaient du sel sur les terres conquises pour les rendre à jamais stériles, comme le fit Abimélec pour la ville de Sichem. La transformation de la femme de Loth en statue de sel pouvait, elle aussi, signifier cette volonté de “ stériliser ” la mémoire des temps de Sodome et Gomorrhe et ce dans les deux sens : purifier le temps de l’histoire et rendre stérile l’espace de l’avilissement de l’homme.

Le sel rentre également dans cet esprit de partage que nous avons évoqué pour le pain :

“ Tu partageras le pain et le sel. ”

Si le pain a une durée de vie éphémère, le sel, par sa capacité à conserver, vient apporter le complément indispensable à tout élément duel. Le couple pain-sel trouve ainsi sa justification dans le cadre de l’hospitalité, celle du partage dans la durée.

Le sel avait sa chambre dans le Temple ; il servait à chaque sacrifice : l’offrande devait être saupoudrée pour la conserver. Ainsi, dans la mesure où le sel est l’espèce qui permet de conserver, une alliance éternelle est décrite, dans le Livre des Nombres, comme « une alliance par le sel ».

La Loi juive exige de saupoudrer de sel le pain mangé au début d’un repas. Outre la justification que nous pouvons trouver dans ce nouveau couple pain et sel, selon l’explication populaire il s’agit d’un acte symbolique qui, après la destruction du Temple, fait de la table du repas un substitut de l’autel où l’on salait les sacrifices.

Le sacrifice étant un “ repas ” offert à Dieu, il devait avoir le goût du sel, tout comme la saveur de l’Alliance éternelle, dans son esprit de conservation-purification perpétuelle. C’est la saveur du sel qui dure dans le temps.

On pourrait noter que l’hospitalité et l’amitié sont souvent prétextes à de savoureux repas. Le bon goût comme les bonnes senteurs, que nous évoquerons avec l’encens, permettent d’exhaler les vertus humaines.

Dans le Deuxième Livre des Rois, Elisée purifie une source en y jetant du sel et Jésus, dans son Sermon sur la montagne, dit à ses disciples :

« vous êtes le sel de la terre » ;

cependant que saint Jérôme appelle le Christ lui-même « sel de la délivrance »

Le sel apparaît dans pratiquement toutes les mythologies. Homère le considérait comme une substance divine ; il était employé dans les sacrifices expiatoires en signe de purification symbolique, considéré comme I ’offrande La plus agréable aux dieux. Les mythes syriens rapportent que l’homme a appris l’usage du sel par les dieux eux-mêmes. Les démons sont censés détester le sel. Le langage alchimique assimile le sel à un troisième principe originel avec Sulphur et Mercurius, il présente la qualité « d’agripper ». Il signifie le

« principe neutre, [celui de la] cristallisation qui représente la partie stable de l’Etre, du point de vue intellectuel, moral et physique.»

En alchimie, le sel est aussi appelé sel universel et il est parfois opposé à l’esprit, a son aspect évanescent

Et si le sel figure parmi les “ instruments ” du Cabinet Réflexion, il justifie alors pleinement, pour le futur Initié, le symbole d’hospitalité que nous venons d’évoquer et il sera tard pour lui symbole de pondération.

L’Encens : A l’issue de ces voyages, le Grand Directeur des Cérémonies et le Grand Hospitalier vont alors entreprendre, sous la forme de trois autres voyages, des encensements rituels comme action de purification.

L ’encens symbolise le parfum céleste de la sainteté et rappelle la fumée émanant des sacrifices accomplis sur l’autel du Temple. Sachant que la formule exacte de l’encens ne doit être employée que pour le seul service du Temple et pour quelques occasions exceptionnelles, nous n’en restituons que quelques essences particulières.

« Et Aaron fera brûler du parfum odoriférant, il en fera brûler chaque matin lorsqu’il préparera les lampes. ”

Le Lévitique évoque ce passage comme le sacrifice d’Aaron en guise d’absolution des péchés de son peuple. L’encens brûlé dégagera une nuée, signe de la présence de Dieu qui valide le sacrifice, la nuée devant être comprise comme un “ masque ” de Dieu, pour que jamais ne se produise le “ face-à-face ” impossible. Moïse n’a “ rencontré ” Dieu qu’à travers la nuée du Buisson ardent, de même pour Aaron avec l’encens.

Ce thème de la rencontre du visage est celui qui a fait dire à Lévinas :

“ Le visage de l’homme est la preuve de l’existence de Dieu. ”

Il ajoute que :

“ Celui dont je ne regarde plus le visage est vidé de son humanité et me vide moi-même. ”

Ainsi, pour notre rituel, l’encensement atteste la présence de Dieu au sein de la Loge, présence “ cachée ” comme doivent restés cachés le Visage et le Nom de Dieu.

“ C’est ainsi que l’on brûlera à perpétuité du parfum devant I ‘Eternel parmi vos descendants. ”

Le Grand Hospitalier regagne sa place à la gauche du Grand Maître et remet l’encensoir au Grand Directeur des Cérémonies, qui le remet au Couvreur, qui lui-même le dépose sur le parvis.

La cérémonie se terminera par la deuxième partie de la prière dédicatoire.

En conclusion, si j’ai accordé une importance inégale, et par là même partiale, dans l’analyse de ces quatre espèces, si j’ai choisi de voyager plus longuement avec le blé ou avec le vin, ne voyez pas là un signe de prédilection inavouable, mais plutôt la sensation que les enseignements tirés de leur symbolique sont particuliers pour nous, Maçons.

Il nous appartient de toujours nous considérer comme les symboles que nous  « manipulons » pour mieux connaître notre propre spécificité. Et chacun de nos actes doit en permanence nous laisser dans cette perspective de signifier les attributs, les évocations ou les descriptions de ces symboles. Si nous ne faisons que les évoquer lors de la “récitation ” de nos rituels sans en sentir le sens profond et sans les intégrer pleinement, nous manquons notre mission de Maçons.

En consacrant une nouvelle Loge, le Grand Maître et ses Grand Officiers Installateurs ne font que nous rappeler notre condition d’hommes ouverts au partage, à l’hospitalité, dans la joie, la paix, la concorde et la fraternité.

En guise de bénédiction finale à cette très belle cérémonie de Consécration de Loge, je voudrais espérer, au nom de tous les Maçons du monde, que se réalise la prière du Grand Hospitalier. C’est ainsi que l’on

« brûlera à perpétuité du parfum devant l’Eternel parmi vos descendants. »

Pierre BENZAQUEN

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